jeudi 19 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 9

IX 

C’était un collègue du journal, Etienne, qui faisait souvent des piges. Surpris de me trouver là, il a d’abord cru que j’avais eu le tuyau et que j’étais arrivée avant lui pour faire l’article. Il ne savait pas encore que j’avais démissionné. Il m’a expliqué qu’il avait un copain chez les pompiers qui lui donnait parfois des infos comme celles-ci. Quand il a appris que je ne travaillais plus au journal, il a eu un moment de surprise, mais il a surtout été soulagé.

« - Tu comprends, c’est un peu dur de trouver de quoi faire des articles. La rédaction refuse les trucs habituels, les arbres de Noël des écoles ou dans les maisons de retraite. Et avant les fêtes, comme ça, il n’y a vraiment pas grand chose, la vie est comme au ralenti. Alors…comme ça…tu habites là ? Sympa, l’immeuble ! Et…euh…tu le connaissais un peu, le vieux ? Enfin, je veux dire…Monsieur…comment ? Nanne ? »

J’avais presque envie de le laisser là, avec ses infos incomplètes et ses approximations. Cela ferait un très bon article de PQR. Tout à fait caractéristique. Eut égard au souvenir du mort, j’ai daigné répondre :

« - Monsieur Ninne. Avec deux n. Il avait 82 ans, il avait été marié à Augustine, décédée en 2002. Il s’est suicidé. Il a laissé une lettre dans laquelle il exprime son incompréhension face au monde actuel et sa solitude depuis la mort de sa femme. Il n’a ni famille, ni connaissance, il a déjà organisé ses funérailles et pour l’instant, comme il s’agit d’un suicide, il faut attendre les résultats de l’enquête judiciaire, l’autopsie. Voilà. Tu as ton article, mon vieux ! »

Il prit des notes frénétiquement.

« - Merci ! T’es la meilleure ! Mais alors…pourquoi t’as démissionné ? J’espère que tu vas retrouver du boulot...
- Longue histoire, mais j’ai bon espoir de me recaser rapidement, t’inquiète…
- Ok…bon…ben…salut…merci… »

Il est parti, aussi vite qu’il est venu. J’avais réussi à m’en débarrasser sans avoir à expliquer qu’on l’avait retrouvé longtemps après sa mort et qu’en matière de scoop, je n’avais pas assuré du tout. On avait bien le temps de voir.

A mon tour, je sortis de l’appartement et refermai la porte délicatement, comme on referme les pages d’un livre interdit.

Je repensais au jugement dernier ou au dernier jugement du vieil homme à mon propos : est-ce que je ne pense vraiment qu’à moi ? Je renvoie cette image. Est-ce que vivre seule est une forme d’égoïsme ? Je ne sais pas ce qu’il a voulu dire. Il a ajouté que je faisais bien.

Derrière ma fenêtre, j’observais les passants d’un après-midi d’hiver. Des petits couples de vieux, serrés l’un à l’autre, pour lutter contre le froid et contre le monde entier. Serrés comme on serre son sac à main dans le bus, quand on voit monter une horde de jeunes braillant. Serrés pour ne pas trébucher, pour se protéger, pour marcher mieux avec quatre jambes qu’avec deux. L’autre devient un autre soi, un bâton pour la vieillesse, un tuteur sans lequel on ne tiendrait pas debout. Il y avait aussi sous mon balcon des solitaires, les mains fichées dans les poches, la tête dans les épaules, le pas pressé, fonçant vers un rendez-vous, en retard, déjà sans doute, payés à l’heure. Et puis les flâneurs, l’œil ouvert au monde, le menton haut, cheminant à petits pas tranquilles vers un but indéterminé, peut-être le café ou peut-être un magasin, pour se réchauffer un instant sans rien acheter, juste pour se promener. Il y a les jeunes, toujours le visage plongé dans un autre monde, jamais vraiment ici et maintenant, faisant défiler les chansons dans le téléphone, pour chercher quelle serait la bande-son idéale de leur vie, en fonction de la fille qu’ils draguent ou du pote qui leur envoie des SMS, en fonction du bus qu’ils attendent et qui ne vient pas, les ados dansant d’un pied sur l’autre pour se réchauffer, pour se donner une contenance, alors qu’ils ne savent pas vraiment quoi faire de ce grand corps qui les encombre. Toutes ces vies qui se croisent sans se voir, sans voir qu’il y a dans chacune d’elle une part de ce que l’on fut et de ce que l’on sera, ces miroirs déformants de nous même, tous pareils mais tous persuadés de notre caractère unique. A quoi bon vivre ces vies insignifiantes dans leur uniformité ? Edouard avait voulu en finir. Nous restions, luttant et cherchant un sens, pour finalement tout oublier à la fin, comme ma mère. Triste vie animale, si l’on n’avait inventé dieu et les savonnettes. Ma rêverie ne menait à rien. Il fallait que je m’active, que je m’agite : être dans l’action est le meilleur moyen de ne pas déprimer. J’ai cherché un prétexte pour rappeler Suzy. Aux dernières nouvelles, rien de neuf dans le dossier Rasier…Mais il me restait l’appartement de ma mère : j’avais besoin de conseil juridique. Ou alors, lui demander des informations sur les modalités concernant le testament de Ninne, puisqu’elle était son légataire testamentaire. Il me fallait faire meilleure impression que la dernière fois. J’ai enfilé une jupe, un petit haut. J’ai retiré cette jupe, j’ai changé de haut. J’ai mis un pantalon noir. Avec des escarpins. J’ai essayé des bottes. Ça n’allait pas. J’ai opté pour un jean. Un bleu. Non. Un noir. Un petit pull un peu moulant. Je n’étais pas à l’aise. Pas moi. J’ai mis un chemisier avec un blazer. J’ai jeté un œil au miroir. J’ai finalement repris la jupe serrée, la première que j’avais sortie, avec les bottes. J’ai commencé à me maquiller. J’ai forcé un peu trop sur le noir, j’ai recommencé. J’ai mis du fard un peu rosé et brillant qui ne mettait pas si mal mes yeux en valeur. Du gloss ? Non. Pas de gloss, je ne suis plus une minette et je ne sors pas en boîte. Sembler soignée sans paraître apprêtée… J’étais nerveuse comme une ado. J’avais envie de plaire à cette femme et c’était un sentiment délicieux. Je suis sortie dans la rue. Il faisait froid, je suis remontée pour mettre le jean noir. Et un petit foulard autour du cou. Mon eczéma me filait des complexes, encore et toujours…

mercredi 18 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 8

VIII 

Un appartement inconnu est une île au trésor. Celui qui vivait là avait les goûts de sa génération pour l’ameublement et la décoration. Des teintes sombres, un grand buffet Henri II en chêne foncé massif, de lourds fauteuils en cuir fauve et aux murs, une reproduction de l’Angélus de Millet et des tapisseries à grosses fleurs dans des tons allant du « lie de vin » au « vieux rose ». Dans la chambre à coucher de l’octogénaire, il y avait une armoire de belle taille, un lit aux montants tarabiscotés et une coiffeuse élégante, aux pieds tournés. Un meuble très féminin. Y avait-il eu une Madame Ninne autrefois ? Il y avait aussi une petite table de nuit recouverte d’un napperon jauni, où trônait un gros réveil à cloches tel que je n’en avais plus vu depuis la mort de ma grand-mère. J’ai ouvert le tiroir. Il y avait quelques vieilles montres, une paire de lunettes de lecture et un gros cahier noir. J’ai ouvert le cahier : c’était un journal intime remontant aux années 1999-2002. L’auteur était une dame d’un certain âge, si l’on en croit le relevé quotidien de santé. Une santé bien fragile : les médicaments notés, les rendez-vous réguliers chez différents spécialistes et la récurrence du mot « chimio » laissaient croire qu’elle était atteinte d’un cancer très avancé. Peu d’entrées, mais une belle écriture et une mise en relation intéressante entre les événements de notre monde et la vie intime de cette femme mourante. Au cours de ces 3 années, durant lesquels il n’y avait pas encore l’internet de masse, mais cela est venu progressivement, nous avons changé de monnaie. À la fin de l’année 1999, Poutine devenait le maître du monde de l’Est et l’Ouest subissait en 2001, sa première attaque massive de terrorisme, marquant le début d’une nouvelle ère. Le 28 février 2002, Madame Ninne – ou celle que j’imaginais être elle – entrait à l’hôpital pour un traitement plus intense de son cancer. C’est aussi à ce moment que le récit cessait.

Cette lecture me faisait prendre conscience de l’évolution rapide de notre monde et de la rupture qu’il y avait eu à ce moment là.

« 11 septembre 2001 : une terrible attaque a eu lieu à New York. Deux avions ont explosé contre les deux tours de Manhattan. Nous revoyons les images en boucle à la télé depuis ce midi. C’est insupportable : des gens se sont jetés des fenêtres, les pompiers sortent quelques personnes des décombres, mais le carnage est total. Il paraît que ce sont des arabes qui ont fait ça. A mon âge, je ne pensais pas revoir une guerre mondiale, mais je crois que c’est bien parti. Le président des USA va forcément renchérir et la France sera bien obligée de suivre. Avec tous les arabes qu’on a en France, ça tournera mal. Je préférerais être morte plutôt que de voir ça. Mon Edouard me dit souvent : ces gens-là ne sont pas comme nous, mon Augustine. Et je crois qu’il a raison. »

Un peu plus loin…

« 1er janvier 2002 : La télé ne parle que de ça : nous passons à l’Euro. Je suis allée cherché le pain ce matin et dieu merci, pour l’instant, la boulangère ne nous a pas obligés à payer en Euro. Elle nous a dit que nous avions deux mois pour nous habituer. Mais elle nous a rendu la monnaie avec des nouvelles pièces. Celle d’un euro ressemble aux pièces de 10 francs. Mais elle vaut moins. Je crois que la boulangère est honnête, mais je ne suis pas sûre qu’elle m’ait bien rendu tout ce qu’elle me devait. Ce changement est là pour exterminer les vieux : ça aura ma peau. J’aimerais autant que mon cancer m’emporte avant la fin de la période d’essai… »

Je remis le journal à sa place. Je comprenais un peu mieux Edouard. Mon effraction était à peine coupable : qui pourrait me reprocher de me renseigner un peu ? Je suis entrée dans une autre pièce qui servait visiblement de bureau. La veille, avec les hommes du feu, nous étions restés dans le salon, autour du corps et nous n’avions pas trouvé de lettre. Là, c’est la première chose que j’ai vue : sur le secrétaire ouvert, il y avait une enveloppe adressée aux pompiers. J’ai ouvert ce courrier qui ne m’était pas destiné, délicatement, comme en effraction, même si je savais que les pompiers ne reviendraient pas et qu’il fallait lire ce qui était sans doute les dernières volontés du défunt. L’écriture penchée était appliquée :

« Très chers Pompiers, 
Je ne sais pas combien de temps il faudra à mes voisines pour découvrir que je gis au milieu de mon salon. La petite jeune va sans doute s’en rendre compte : elle est mignonne et son sourire est sincère quand elle me dit bonjour dans l’ascenseur. Mais la journaliste d’à côté ne se rendra compte de rien. Elle ne pense qu’à elle. Je ne dis pas qu’elle a tort, d’ailleurs. Alors j’ai décidé de me tirer une balle avec l’arme que j’ai gardée depuis mon service en Algérie. Depuis la mort de ma tendre épouse, je ne vivais déjà plus vraiment. Et ma vie n’avait plus de saveur, plus de plaisir. J’en ai trop vu et de toutes les couleurs : j’ai vu des tas de guerres partout dans le monde. J’ai fait celle d’Algérie, une des plus dégueulasses. J’ai perdu là-bas toute innocence et toute poésie. Quand je suis revenu, j’ai épousé Augustine. Elle était belle comme le jour et a su me réconcilier avec la vie. Mais nous n’avons pas eu d’enfant. Ce fut un crève-cœur pour Gustine. Elle a toujours regretté, je suis sûre que c’est ce qui l’a emportée : les cancers n’apparaissent pas par hasard, ils sont le fruit de nos frustrations et de nos échecs, je crois. Pourtant, j’ai essayé tant de fois d’expliquer à mon épouse qu’avoir un enfant dans ce triste monde était une erreur : les hommes sont violents, lâches et idiots. Surtout idiots. Ils gâchent toutes les opportunités qui leur sont données. Ils détruisent ce qui pourrait les sauver, systématiquement. Je ne suis qu’un vieux con, mais je vois bien que le monde tel que nous l’avons connu est en train de disparaître. Malgré toute cette technologie que nos contemporains appellent progrès, nous retournons tout droit vers la barbarie. Nous avons perdu le sens de l’entraide, de la charité. Les événements me donnent raison : les attentats, la pollution, les épouvantables émissions de télévision avilissantes, l’éducation nationale dont le niveau baisse constamment…Ces années que l’on nomme les Trente Glorieuses n’ont en fait été qu’une lente descente en enfer. »

Devant ce charabia réactionnaire, j’hésitais vraiment à lire la suite…C’était un « c’était-mieux-avant ». On ne sait pas à quel avant cela fait référence : avant la Première guerre mondiale ? Avant la Seconde ? Avant les rhumatismes et les colis de Noël de la mairie ? Souvent, quand on parle avec un « c’était-mieux-avant », on a à faire aux mêmes arguments : les jeunes étaient plus polis et ils savaient mieux le français. Aujourd’hui, ils ne disent pas bonjour et font des fautes d’orthographe.

On a beau jouer l’ironie et demander qui dit bonjour, aujourd’hui, qui se parle, dans notre société tellement individualiste, on ne fait que faire grandir l’incompréhension : pourquoi dirais-je bonjour à quelqu’un qui ne me dit pas bonjour ?

On a beau relativiser, dire qu’avant, il y avait plus d’illettrisme et que, surtout, personne n’écrivait « publiquement », sans être autorisé à le faire…Avant, les écrits étaient pour la plupart, privés. Si vous lisez des lettres de poilus, qui sont maintenant devenues publiques parce qu’elles sont considérées comme des témoignages historiques, vous vous rendez-compte que beaucoup de ces jeunes du siècle dernier faisaient des fautes d’orthographe. Ceux des milieux populaires, notamment. L’orthographe est surtout un marqueur social…Mais la lettre de Ninne était sans faute !

J’ai continué de lire. Peut-être qu’il y avait quand même quelques indications concernant les obsèques ou une éventuelle personne à prévenir…

« Je rumine ces constats depuis trop longtemps, maintenant. Je ne comprends plus rien à ce monde et je n’y ai plus ma place. Je vous souhaite bien du courage, à vous qui viendrez chercher ma dépouille. Je ne sentirai pas très bon et peut-être que vous trouverez mes pensées nauséabondes. 

Je n’aurai personne à prévenir. J’ai coupé les ponts avec tous mes amis. Ma femme et moi n’avons plus de famille depuis longtemps. 

Je tiens à préciser que mes obsèques sont déjà payées par avance auprès des pompes funèbres de la rue Jaurès. 

Vous n’aurez qu’à vous adresser à eux en précisant mon nom. Tout ce que je possède sera légué au Secours Catholique par testament, dument déposé chez Maître Suzy Pasquet, désignée comme légataire testamentaire, habilitée à faire appliquer mes diverses dernières volontés par le notaire de son choix. 

Je pars avant la fin du monde. Le mien est mort depuis longtemps.  

Edouard Ninne. » 

Soudain, j’entendis un claquement de porte. Quelqu’un était entré dans l’appartement.

mardi 17 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 7

VII 

Nous avons frappé à la porte du vieux, en vain. Sur le palier avec notre petit Tupperware à la main, nous avions l’air fin. On n’a pas insisté. Si ça se trouve, il était derrière l’œilleton et n’a pas voulu nous ouvrir. Alors nous sommes retournées chez moi, pour boire un café et un digestif. Nous avons passé une bonne soirée, finalement, à nous parler de nos séries préférées et des derniers livres que nous avions lus. Petit à petit, nous avons été moins ivres et j’ai fait une tisane. La nuit avançait et nous avions la voix un peu cassée. Soudain, toutes les deux, en même temps, nous avons pensé à ce pauvre Monsieur Ninne. Nous avons senti l’urgence qu’il y avait à aller encore frapper à sa porte. Pas pour les bolognaises, que j’avais remises en riant dans le frigo, en disant que je lui donnerai dans l’ascenseur. Juste parce que tout à coup, nous étions inquiètes de ne pas l’avoir vu depuis plusieurs jours. Presque en même temps, nous avons dit « Si ça se trouve, il est mort ! » avant de nous raviser, effrayées par nos paroles.

Pour nous protéger d’une parole que nous pressentions prémonitoire, nous nous sommes dit que nous allions l’effrayer, à cette heure tardive, mais que nous devions en avoir le cœur net.

Alors on y est retourné. On a frappé, encore et encore. On a fini par appeler les pompiers qui ont défoncé la porte sur la foi de nos dires : non, nous ne l’avions pas vu depuis longtemps, mais il ne partait jamais en voyage, il ne prenait pas de vacances. Nous ne l’avions jamais vu en compagnie d’une quelconque famille, non plus. Alors le bélier des pompiers fit son œuvre. Et l’odeur à peine perceptible que je croyais due aux poubelles nous sauta au visage.

Monsieur Ninne était étendu de tout son long dans son salon, dans une mare de sang séché. Il avait un pistolet dans la main. Jennifer a crié. J’ai joué les dures. Je l’ai prise dans mes bras pour la réconforter.

Mes réflexes de journaliste me poussaient à en savoir plus, à demander aux pompiers ce qu’ils en pensaient. C’était de toute évidence un suicide. Quand avait-il eu lieu ?

Mon orgueil de journaliste était écorné. Je n’avais rien vu, rien entendu. Je pouvais être la risée de mon métier. Mais personne ne me reprocha cela, ce soir-là. Tout le monde était effondré. On a recherché un peu, dans les affaires du vieil homme : avait-il une famille, des amis, des connaissances à prévenir ? Les pompiers ne pouvant pas s’occuper d’un cadavre avéré, s’en allèrent assez rapidement, après avoir prévenu les forces de l’ordre. Nous avons eu un moment de flottement, avec Jennifer, en croyant que ce mort allait nous rester sur les bras. Ninne était seul. Rien dans son appartement ne pouvait laisser supposer une vie sociale. Le capitaine nous a rassuré : ce sont les autorités judiciaires qui allaient prendre le relais.

L’odeur était terrible. Nous avons décidé de refermer la porte et d’attendre la suite des événements.

Jennifer a demandé si elle pouvait dormir chez moi. Elle n’était pas rassurée, la pauvre petite, avec un cadavre se délitant doucement à côté de chez elle. Comme je la comprenais. Nous avons donc passé une nuit agitée et pleine de cauchemars. A sept heures, nous étions debout. Il nous fallait du café. Il nous fallait parler, encore et encore, pour ne rien dire, pour dire « c’est terrible, c’est angoissant et j’ai mal dormi. » Pour expulser des images de sang se répandant sur le plancher qui nous avaient poursuivies dans notre mauvais sommeil. Pour dire « À quelle heure ouvrent les pompes funèbres ? Peut-on trouver cette information sur Facebook ? Il faudrait regarder. Tout le monde est sur Facebook, de nos jours… » Et on a vérifié. Oui, les pompes funèbres sont sur le réseau : on peut choisir sa pierre tombale, on peut contracter un plan de financement pour ses obsèques, on peut liker les jolies plaques funéraires. Bref, on peut être « ami » avec les fossoyeurs. C’est le monde moderne. Cependant, nous devions attendre la police.

Un homme et une femme en uniforme, que j’ai trouvés très jeunes pour cette terrible tâche, accompagnés d’un médecin légiste, sont arrivés à 10h. Ils ont constaté officiellement le décès, très froidement, professionnellement. Ils ont fait embarquer le corps pour procéder à une autopsie. Il fallait déterminer la cause du décès, même s’il nous semblait qu’il y avait peu de doute. Ils ont ramassé délicatement, avec des gants, l’arme qui était restée sur le plancher. Ils nous ont demandé si on connaissait bien la victime, si nous étions de sa famille et qui prendrait en charge les frais des obsèques. Devant nos mines dubitatives, ils nous ont vite rassurées : si une personne est seule, les frais sont prélevés sur la succession. Ninne était propriétaire de son appartement, il n’y aurait pas de problème. Ces deux jeunes policiers avaient déjà l’habitude. Jennifer m’a bombardée de questions : est-ce que je jugeais opportun d’acheter une plaque ou quelque chose comme cela ? Savait-on si ce serait une inhumation ou une incinération ? Est-ce que quelqu’un savait ce que le mort en pensait ? Est-ce qu’on devait lancer une enquête généalogique pour trouver un membre de sa famille ? Devant nos interrogations et sans doute notre panique croissante, la petite policière s’est approchée de nous. Elle a pris Jennifer par l’épaule, elle m’a regardée dans les yeux et elle a dit :

« - Ne vous en faites pas. Nous sommes là. C’était un monsieur de votre famille ?
- Non, ai-je répondu, c’est bien le problème. Nous le connaissions à peine, nous sommes ses voisines. Mais nous avons recherché, hier soir, avec les pompiers et nous n’avons pas trouvé de proches à contacter. Monsieur Ninne semble absolument seul au monde.
- Dans ce cas, c’est à la mairie de prendre en charge les obsèques, mais seulement après l’enquête judiciaire, obligatoire. Ne vous en faites pas, vous n’aurez rien à faire. Vous pouvez nous laisser finir, si vous voulez. L’odeur n’est pas agréable et puis il faut que vous pensiez à autre chose : vous avez déjà dû passer une nuit épouvantable… »

Jennifer devait aller travailler à 11h, de toute façon. Je suis rentrée chez moi, l’odeur de putréfaction collée aux narines, partout sur mes vêtements, emprisonnée dans mes cheveux. J’ai fait une lessive, j’ai pris une douche et j’ai repris du café. La mort rodait encore, même après ces ablutions et je tournais en rond, peut-être dans l’espoir d’y échapper. Il aurait fallu que j’aille à Pôle Emploi pour avoir des informations sur ma situation, que je m’inscrive ou je ne sais quoi, mais une sorte de phobie administrative, à moins que ce ne soit juste une flemme indépassable, me cloua chez moi, devant mon ordinateur.

À la place de démarches officielles, j’ai mollement cherché des petites annonces. Le monde avait tellement évolué depuis la dernière fois que j’avais cherché du travail dans le milieu du journalisme : on parlait maintenant « print » et web, on parlait mise en page, mise en ligne sur site internet, on parlait réseaux sociaux, graphisme, photo et vidéo, montage, même. J’avais 45 ans et une formation lointaine pour le journalisme papier…J’avais une expérience. Mais avais-je le « dynamisme, l’excellent relationnel, l’esprit d’entreprise » nécessaire pour participer avec « enthousiasme à la véritable aventure que constituait le lancement d’un web média complet » telle que cette petite annonce l’écrivait ? J’ai éteint l’ordinateur et j’ai mangé les spaghettis qu’on avait destinées au voisin et j’ai eu la vision épouvantable du cerveau en bouillie de Ninne en savourant la sauce bolognaise.

J’étais désormais prise d’une curiosité malsaine : la porte de l’appartement d’à côté n’avait pas été réparée. Étrangement, les policiers n’avaient pas posé de scellés. La tentation était grande…

lundi 16 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième Partie - Chapitre 6

VI 


D’humeur un peu plus calme, j’ai proposé à la jeune fille d’entrer. Nous ne pouvions pas rester sur le palier, où cette odeur insistante planait encore. Je me suis entendu dire : « Je vous invite, venez dîner avec moi. » Je crois avoir décelé de la surprise sur son petit visage souriant et triste à la fois. Elle n’a pas hésité un instant pour accepter, pas même une petite formule de politesse, un petit mouvement de recul. Je ne crois pas que c’était par manque d’éducation. Elle souffrait vraiment d’une solitude sévère.

Je ne savais pas ce que j’allais lui faire manger. J’ignorais ce que j’allais lui raconter et ce qu’elle me voulait. Mais soudain, j’étais prête pour l’aventure d’une rencontre. Si j’étais rentrée seule, je savais que toute fraîche chômeuse, je risquais de passer ma soirée à me morfondre sur mon canapé, à zapper frénétiquement tout en surfant sans but, après avoir sommairement grignoté n’importe quoi. Je me connaissais tellement : au bout du troisième jour de vacances, en général, je finissais ainsi, échouée, larvaire, la tête lourde, migrant vers mon lit à des heures bien trop tardives. Alors mon invitation était très égoïste et j’ai fait des pâtes à la bolognaise : on a toujours un steak haché et un peu de coulis de tomate au fond du congélateur…

J’ai servi deux verres de vin et je me suis mise à cuisiner. Elle s’est assise sur une chaise haute, au petit bar qui sépare ma cuisine et mon séjour. Elle m’a demandé si j’allais bien. En coupant les oignons, j’ai finalement été beaucoup plus bavarde que je ne l’aurais voulu. Je lui ai dit que j’avais démissionné suite à l’affaire Rasier. Je lui ai expliqué le déroulement des événements en faisant rissoler les oignons dans un peu d’huile d’olive. Le Côte du Rhône que j’avais ouvert me réchauffait le cœur. Et puis dès que l’on fait roussir un peu d’oignon, pour peu que l’on ait faim, on se détend, on se libère, on pense au sud, aux vacances…Alors j’ai tout expliqué, j’ai parlé de ma mère et même de mon avocate.

Mlle Lekan, qui m’avait demandé de l’appeler Jennifer, m’a écoutée avec beaucoup de patience, buvant son vin à petites gorgées. Et puis elle m’a dit que j’étais dans un moment de grand bouleversement dans ma vie. Je me suis demandée si c’était ironique ou si elle se prenait pour une astrologue psychologisante. Elle a ajouté que notre vie était faite de cycles successifs, que c’était ainsi.

Un total détachement.

Elle a bu encore. Elle s’est resservi un verre. Elle s’est mise à parler d’elle, un long monologue, une logorrhée alcoolique, une tirade telle que les gens trop seuls peuvent en tenir.

« - J’ai toujours fait ce qu’on m’a dit. J’ai toujours obéi à l’école. L’élève modèle. J’ai travaillé pour les examens, j’ai eu mon concours à force d’abnégation. Je me suis nourrie de boîtes de thon, durant toutes mes années de fac, j’ai passé ces années de jeunesse sans sortir, sans m’amuser, pour payer mon loyer du CROUS. Une chambre universitaire crasseuse que j’ai dû lessiver et rafistoler avant de m’y installer. Gros budget de boule Quies pour supporter les fêtards des chambres d’à côté quand je devais me lever à 5h pour réviser mes cours. Je suis une laborieuse, tous mes professeurs me l’ont toujours dit. Une besogneuse. Mais j’ai toujours cherché à plaire : à mes parents, aux profs, aux employeurs de mes jobs d’été. On a toujours pensé que j’étais gentille, mais un peu limitée. On a toujours cru que je ne m’en sortirai pas. Avez-vous vu cet air maladif que je me traîne, ce visage pâle et maigrichon ? J’en ai joué pour me faire plaindre et pour qu’on s’apitoie un peu et mes réussites en sont toujours parues plus grandes. Aujourd’hui, je suis juste un numéro parmi tous les numéros qui forment le beau corps professoral de l’Éducation Nationale. A chaque rentrée, je ne sais pas où j’atterrirai, je ne sais pas si je serai dans un collège ou dans un lycée. Je ne sais pas si j’aurai des BTS ou des sixièmes. Les gens ne connaissent pas cette réalité. Ils pensent que le travail de prof est simple, bien payé et rempli de vacances. Mais je peux avoir, du jour au lendemain, à préparer des cours pour des cinquièmes ou pour des adultes post bac et sans savoir si ce sera à Dôle ou à Belfort. Ce n’est pas la même chose, mais c’est le même métier. C’est un peu injuste de dire que les gens pensent que c’est un métier facile. Je rencontre aussi beaucoup de gens conscients des difficultés : ils me regardent avec pitié et me demandent si je vais bien. Ils penchent la tête, navrés, vous savez. Ils disent « Les jeunes d’aujourd’hui sont tellement différents, tellement… » Ils ont des enfants les gens, des petits enfants. Et ils se rendent bien compte, quand ils les ont quinze jours pendant les vacances, que c’est insupportable, que ça tape sur le système. Qu’on ne comprend rien de ce qu’ils racontent, qu’ils passent leur temps avec leur téléphone, leur tablette, leur console de jeux…Et alors ils prennent conscience que c’est à moi de gérer ça pendant tout le reste de l’année. Malgré tout, il subsiste en même temps, en parallèle, un doute sur le sérieux de mon métier. C’est un paradoxe incroyable. On sait que c’est un métier difficile, mais on a une opinion mauvaise des enseignants. On ne croit pas vraiment que c’est difficile, vous voyez. Tenez une anecdote : un nouveau collègue de maths est arrivé en septembre. Je suis dans un collège classé en éducation prioritaire. Très difficile. Le type est arrivé avec un petit costume, une petite mallette. Il n’avait pas le look. Presque la cinquantaine. On a parlé un peu et on a compris qu’il était ingénieur dans l’industrie avant. Il gagnait le triple d’un prof. Il avait des horaires de bureau, cinq semaines de vacances par an et des RTT, un comité d’entreprise intéressant, un arbre de Noël pour ses gosses et un treizième mois. Oui, il devait avoir un peu de pression, des coups de bourre…Mais de là à devenir prof…On n’a pas compris. On ne comprend toujours pas, d’ailleurs. Il a sa petite cravate, il a décidé de vouvoyer les élèves parce qu’il pensait que ça assoirait son autorité, mais au bout de trois heures avec les sixièmes , il était déjà bordélisé. Ce n’est pas un établissement facile, mais les sixièmes, c’est gérable, même s’ils ont un peu remuants. Lui, il n’y arrive pas. Il fait des rapports, il met des punitions, il a une moyenne épouvantable, parce que les élèves n’écoutent pas les cours – il ne sait pas se faire écouter d’eux – et parce qu’il fait des contrôles complètement inadaptés. Il a eu son concours les doigts dans le nez, forcément. Il a fait des études d’ingénieur : il a le niveau intellectuel requis. Mais il ne sait pas comment fonctionne un enfant. Et on ne nous l’apprend pas. Je peux paraître sévère avec ce collègue. Mais je n’ai pas de quoi être fière. Avec les sixièmes , c’est vrai, je m’en sors. Mais avec les troisièmes, c’est souvent un enfer. Ils ne montent pas sur les tables, mais pour faire cours pendant 20 minutes, il faut que je fasse la police pendant 30 minutes. C’est comme ça. Je sais que c’est le cas pour mes collègues aussi, plus ou moins. Mais je me sens nulle et inutile. Et puis je suis loin de chez moi, loin des miens. Quand je rentre le soir, je rumine encore et encore, je me repasse en boucle mes cours, mes échecs, ce que j’aurais dû dire, comment j’aurais dû réagir face aux provocations de ces ados qui me testent mais qui ne me détestent pas, finalement. Ils sont…attachiants et je les aime bien. »

Elle a repris son souffle, elle a bu encore. Et elle a ajouté qu’elle ne savait pas pourquoi elle me racontait tout ça. Que ça ne m’intéressait pas, sans doute, que ça n’intéressait personne, d’ailleurs. Mais que ça sentait très bon et qu’elle était morte de faim. Alors nous sommes passées à table.

 Nous avons mangé un peu en silence, parce que nous n’avions finalement pas grand chose à nous dire, après nos grands soliloques. Les confidences passées, nous étions retombées au niveau de la conversation de tous les jours.

« - Avez-vous vu M. Ninne ces derniers jours ? Je ne l’ai pas croisé, me semble-t-il ?
 - C’est vrai. Je ne l’ai pas vu non plus. Je n’avais pas tellement ma tête à moi, mais je crois bien que je ne l’ai pas vu depuis quelques jours. Voulez-vous reprendre un peu de spaghetti ?
- Merci, j’en ai pris deux fois, déjà. Elles sont délicieuses, mais je crois que vous en avez fait un peu trop. Et si nous les proposions à M. Ninne ?
- À ce vieux râleur ?
- Savez-vous quel est notre point commun, à nous trois qui vivons sur le même palier ?
- Nous sommes des râleurs ? Non. Vous n’êtes pas vraiment une râleuse…
- Mais non. Nous sommes seuls. Je ne vous ai jamais vu ramener quelqu’un ici. Et M. Ninne non plus. Allez, faites une boîte avec le reste de pâtes et un peu de sauce. J’imagine qu’il doit manger des haricots sans même prendre la peine de sortir une assiette…
- Vous avez raison. Noël approche, soyons un peu généreux…
--> »

dimanche 15 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 5


J’ai passé encore une belle nuit. Très apaisée. Soulagée d’avoir pu parler de l’affaire avec quelqu’un. Sans rire, un bon avocat, cela pouvait faire office de psy. Était-ce plus cher de l’heure ? Pour l’instant, cela ne m’avait coûté qu’un coup de foudre…

Suzy hantait désormais mes pensées. Suzy Pasquet. Il fallait que j’en apprenne plus sur elle. J’ai commencé par taper son nom dans la barre de recherche de Google. Réflexe de journaliste. Pas grand chose : un profil professionnel sur Linkedin, un compte Facebook très maîtrisé ou presque pas renseigné. Quelques anciens articles de presse dans lesquels son nom était cité pour des affaires. Et une homonyme célèbre, une auteure de livres pour la jeunesse, morte il y a quinze ans.

Encore une navigation inutile. De toute façon, nous allions nous revoir. Et je tacherais de faire meilleure impression…

En attendant il fallait que je prenne des nouvelles de ma mère. J’ai fait le déplacement. Il fallait que je marche et le soleil glacial, le grand ciel bleu me poussaient dehors. A la maison de retraite, c’était l’effervescence : la grippe arrivait. Il fallait mettre un masque, des chaussons sur les chaussures et se passer les mains au désinfectant avant d’entrer. Une autre fois, cela m’aurait rebutée pour de bon. Mais j’avais un courage à toute épreuve ce jour-là : j’aurais pu affronter ma mère nue et son amant. Peut-être même la maîtresse de son amant. La responsable du service m’a expliqué que les côtes de ma mère allaient mieux. Qu’elle vivait plutôt bien, pour l’instant, la convalescence : qu’elle restait tranquille. Mais elle ajouta aussi qu’au bout de quelques temps, quand les blessures seraient un peu moins douloureuses, elle risquait d’avoir envie de se lever et de se remettre à gambader…C’est là qu’il faudrait être vigilant. Peut-être alors qu’on lui donnerait quelques calmants pour que tout se passe bien. Elle m’a demandé si je n’y voyais pas d’inconvénients, par pure convenance, je pense, parce que je n’avais pas mon mot à dire. Est-ce bien une vie, que d’être sans mémoire, sans douleur et sans même quelques réflexes ? Sans pouvoir se lever et marcher si l’envie nous en prend ? Que reste-t-il d’un être humain quand on lui retire tout ça ?

J’ai finalement passé un peu de temps près du lit de ma mère. Elle était calme et souriante. Je lui ai demandé si elle avait mal, mais elle avait oublié, elle ne savait pas. Elle avait le regard vide, mais elle avait l’air heureuse. Je suis sortie rassurée mais ce n’était pas auprès de ma mère que j’avais passé un après-midi. C’était auprès d’une inconnue. Elle ne se souvenait pas de mon enfance, pas plus que de sa vie de femme. Elle n’avait plus que quelques réflexes vitaux : respirer, dormir, sourire et un peu de vocabulaire. Elle qui avait été une jeune femme épanouie, une militante féministe, une mère libérée, active, autonome. Elle avait été amoureuse, aussi, follement. De son mari, mais aussi d’autres hommes. Je l’avais découvert plus tard, à la mort de mon père. Elle n’avait pas divorcé, mais elle avait vécu sa vie, si libre, si vivante. Son époux avait fermé les yeux, sans doute parce qu’il l’aimait pour cette indépendance, pour cette hardiesse. Elle m’avait raconté tout cela, un soir de confidence. C’était sa manière de me sermonner, à demi-mot, pour mon manque d’audace. Elle aurait voulu que je vive ma vie, me disait-elle, que je m’éclate, comme disent les jeunes. Elle m’en voulait de rester « vieille fille », de ne pas avoir d’enfant. A ce moment-là, j’aurais pu la faire grand-mère, encore, et je me posais tellement de questions. La société toute entière, mes amies, mes cousines, mes collègues, me renvoyaient l’image d’une femme inutile et stérile. Les femmes de mon âge ont parfois cette tendance épouvantable à porter leurs enfants comme des oriflammes, comme des blasons, des sujets de fierté et de satisfaction, qui les rend insupportables. Combien de soirées, de déjeuners, de discussions deviennent pesantes, lorsque le sujet s’engage sur les interminables maladies infantiles ou sur les réussites scolaires, sur les petites phrases tellement mignonnes, sur les progrès et sur les talents des petits des autres. Et je n’avais pas tellement envie, alors, que ma mère en rajoute. D’autant que je ne savais pas – et que je ne sais toujours pas vraiment – où je navigue et qui je suis : est-ce que j’aime les hommes ? Est-ce que j’aime les femmes ? Suis-je asexuelle, a-sentimentale, ou suis-je bi ? La réalité, c’est que je m’en fichais, que je ne voulais pas le savoir. Misanthropie assumée.

Pourtant, ce jour-là, au chevet de ma mère malade, le souvenir de cette discussion me revenait avec nostalgie, comme si elle était déjà morte et que ma mémoire me rappelait le meilleur de notre vie commune.

Sur le chemin du retour, j’ai profité des lumières de la ville, dans le froid glacial de la nuit, les volutes de vapeurs que les haleines des passants pressés laissaient s’échapper, les groupes d’adolescents qui riaient en marchant, qui se poussaient des coudes, qui attendaient les vacances avec excitation. L’ambiance était à Noël, déjà, même s’il restait encore deux petites semaines à patienter. Le marché de Noël battait son plein et les baraques qui avaient le plus de succès étaient celles qui vendaient à boire ou à manger. Les vendeurs de babioles faisaient grises mines, le chaland ne faisant que flâner sans s’arrêter devant les stands de bois.

Prise d’un frisson, — manque de chaleur humaine ou refroidissement ? —, je décidais de commander moi aussi un vin chaud. Les bribes de conversation des autres consommateurs me parvenaient. On parlait du dernier épisode de neige de pollution tombée sur le nord est : les particules fines de l’atmosphère et le froid qui forment des flocons et qui retombent comme de la neige, malgré l’anticyclone, malgré le ciel bleu. J’avais dû lire le même article que celui qui parlait : le sujet était étayé par les propos de plusieurs physiciens, chercheurs, experts. C’était à la fois fascinant et effrayant. La discussion s’enflammait, cependant. Celui qui avait lu la publication scientifique présentait cela comme une intox, un complot. Il soupçonnait les journalistes d’écrire n’importe quoi. Un autre tentait d’expliquer le phénomène rationnellement, mais un troisième expliquait qu’il s’agissait du givre tel qu’on en avait toujours connu. C’est alors que le premier reprit la parole, l’air mystérieux. « Non, les amis. C’est une autre histoire, je vous explique : c’est les chemtrails. » Les autres l’ont observé un instant, sans comprendre. Les quoi ? « Les chemtrails. C’est la fumée des avions, vous savez, dans le ciel, quand on voit ces traînées blanches…Eh bien ce sont des produits chimiques ou des armes bactériologiques qu’on nous balance dessus… » Les autres étaient tout de même incrédules. « Pourquoi on nous balancerait des trucs comme ça ? Et qui d’abord ? » Alors l’autre s’est un peu empêtré dans des explications lues sur internet : « Ben c’est pour réguler la population : ça rend les femmes stériles, par exemple…Mais on nous cache la vérité. Et il y a aussi des chemtrails pour réguler le climat, pour nous faire croire au réchauffement climatique…Et puis toutes les nouvelles maladies sont répandues comme ça : le cancer, l’Alzheimer…Evidemment, ce sont les puissants de ce monde, qui…Enfin, comme toujours les sionistes, les franc mac...» Les autres ont fait mine d’approuver, sans grande conviction. Mais ils ont conclu par un « Ouais, de toute façon, on nous cache tout. On nous mène en bateau…Et ce n’est pas aux journalistes qu’on peut faire confiance. »

On était en plein dans l’ère de la post-vérité ou plutôt dans l’ère des crédules incrédules : ils se croyaient plus malin en ne croyant rien de ce qu’on leur racontait. Même si des chercheurs, dans des articles sérieux et sourcés énonçaient des propos argumentés, il y avait toujours des personnes, de plus en plus nombreuses, pour ne pas les croire : si toutes les opinions se valaient, si la liberté d’expression existait, on pouvait bien penser autrement que ces soi-disant experts. Et puis, on pouvait toujours douter. Le doute est sain. Mais le doute était exclu du discours de cet homme : on nous ment, cela était une certitude. À partir de cela, tous les discours de spécialistes ou d’universitaires reconnus étaient suspects. Ils étaient même par principe remis en cause. Il restait alors une place folle pour le complot. Pour la parole de n’importe qui, pourvu qu’il ne soit pas reconnu par le « système ». Ce que vous lisez sur internet, pourvu que cela soit partagé par un « ami » digne d’un peu de confiance, devient parole d’évangile. Et vous tournez en boucle, en plus, dans un petit milieu qui s’alimente et qui finit par penser comme vous, puisqu’il lit les mêmes articles, puisqu’il voit les mêmes vidéos. Cela fonctionne pour tous les types de complots, pour toutes les idéologies : les chemtrails, le FN, le djihad…

Et que se passe-t-il quand un journaliste dit du mal d’un politicien ? Pour qui l’adepte du complot prend t-il parti ? Je crois que je me fais des illusions : ces hommes qui sortent du travail, visiblement, qui discutent en buvant un coup, après leur journée de bureau, ces Français moyens, salariés, entre 30 et 50 ans, ne lisent pas le journal. A vrai dire, peu de gens lisent le journal : les retraités, abonnés pour les mots croisés et les avis de décès et quelques corporations qui ont le journal sur leur lieu de travail. Tout à coup, il m’apparaissait que ces hommes n’avaient pas entendu parler de Rasier et de cette affaire qui occupait tout mon esprit et qu’ils étaient sans doute plus au fait des derniers rebondissements de la présidentielle aux USA que de la politique locale. Les affres de la mondialisation…

Ce soir-là, étonnamment, je n’avais pas envie de me connecter au vaste monde par le truchement d’internet. Et comme par hasard, alors que j’ouvrais la porte de mon appartement, ma voisine surgit de chez elle, comme un polichinelle de sa boîte.

samedi 14 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 4

IV 

Elle s’est jetée dans mes bras quand j’ai ouvert. Je n’avais pas l’habitude à ce genre d’effusions. Elle m’a demandé si elle pouvait entrer.

Elle m’a expliqué, dans un discours heurté, émaillé de sanglots, qu’elle était seule dans cette ville. Qu’elle avait obtenu cette mutation à 400 kilomètres de chez elle, qu’elle ne rentrait que pour les vacances près de sa famille et près de son chéri. Elle disait que c’était injuste de faire ça aux jeunes professeurs, de les déraciner en plus que de les installer dans des établissements difficiles dans lesquels les élèves se conduisaient comme des sauvages. Qu’on ne réglerait pas les problèmes d’intégration et qu’on ne relèverait pas les résultats catastrophiques des enquêtes PISA en fichant des débutants dans les endroits où vivaient les enfants les plus en difficulté. Et que c’était de cela que je devais parler dans mes journaux, plutôt que de faire du populisme de bas étage.

Encore une fois, cette petite me surprenait autant qu’elle me dérangeait. Je lui ai fait un café, elle ne l’a pas bu. Elle m’a regardée, désespérée. Je ne savais pas quoi lui dire alors j’ai prétendu que j’étais occupée et que j’allais sortir bientôt, ce qui n’était pas faux, mais ce qui était lâche. J’avais en fait envie de lui dire des horreurs : lui dire que ce métier n’était pas fait pour elle, qu’elle n’avait qu’à aller trimer dans une grande surface, si elle voulait vraiment savoir ce que c’était que le travail, qu’elle avait quand même les vacances et un salaire correct, bien plus élevé que celui de la majeure partie des jeunes de sa génération. Et puis qu’elle s’accroche un peu, que le métier vient avec le temps, bon sang. Si on abandonne tout de suite…

Mais j’ai contenu ma pulsion méchante. Je lui ai juste dit : « Prenez un arrêt, vous êtes à bout. Allez voir votre docteur, prenez des vitamines. L’hiver est froid et cette période, là, avec la nuit qui tombe si vite, c’est épuisant pour tout le monde… » Des banalités.

Elle a pris sa tasse de café. J’ai cru qu’elle allait me la lancer à la figure. Mais elle l’a juste reposée en glissant : « Je n’aime que le thé… » Et elle est rentrée chez elle.

J’ai fini mon dossier, sans penser à cette petite. Je suis partie chez l’avocate.

Son cabinet était décoré avec des tableaux et des œuvres d’arts très modernes et très prétentieuses. Elle voulait rendre ostensible sa réussite et son influence. Elle était installée au dernier étage d’un immeuble neuf, tout était blanc et extrêmement lumineux. Le soleil rasant de ce mois de décembre sec entrait par les baies vitrées immenses qui donnaient sur l’attique très enviable, malgré le froid qu’on devinait grâce aux traces de givre qui dessinaient comme des stalactites sur les barrières translucides qui bordaient le toit-terrasse. C’était une femme à peine plus âgée que moi. Elle frôlait une cinquantaine élégante et bien entretenue, très chic et très sportive, maquillée avec beaucoup de goût, juste assez pour souligner ses grands yeux noirs et sa bouche bien dessinée. Elle avait un tailleur très strict et des escarpins aux talons hauts mais confortables. La parfaite working girl telle que les magazines féminins nous la vendaient depuis des dizaines d’années : celle qui arrivait à concilier vie professionnelle et vie privée, la super woman toute puissante. Mon pull à col roulé qui cachait un peu mon eczéma et mon jean m’ont fait honte, soudain. Mais après tout, j’étais une toute nouvelle chômeuse, il fallait aussi que j’assume mon nouveau rang social. J’ai exposé mon cas, en toute franchise, sans calcul. Si l’on ne pouvait pas se confier à un avocat comme à un psychiatre, alors cela n’avait pas d’intérêt. Elle m’a écoutée, elle a jeté un œil à mon dossier. Elle a estimé, soupesé, elle a posé ses lunettes puis les a remises. Elle m’a souri : « Ce Rasier — je le connais, je vous le dis, mais cela n’influencera pas mon jugement —, il ose. Il porte plainte, parce qu’il a tout intérêt à faire parler de lui : la pub est toujours bonne à prendre, même si elle semble négative. Mais surtout, il a intérêt d’avoir quelques tribunes pour pouvoir s’exprimer, pour pouvoir dire sa vérité et se dédouaner. Mais pas sûre qu’un juge veuille ouvrir le dossier : soyons net, c’est mince. Vous avez fait votre travail, vous avez cet enregistrement qui prouve ce que vous avez écrit. Et puis vous n’avez écrit que l’article en page Région, qui est factuel et ne concerne pas la plainte. Pour le reste… C’est la rédaction…Mais…avez-vous de quoi prouver que vous n’étiez pas derrière l’ordinateur qui a publié l’enregistrement sur le web ? Je vous demande ça, mais je ne pense pas que ça change grand chose…»

Peut-être que ça ne changeait rien, mais je n’avais pas le moyen de le prouver. Et cela avait été fait avec mon pc professionnel. J’avais fait l’erreur de le laisser sans protection.

Elle a eu comme un moment de doute, mais elle l’a vite dissipé en étant très rassurante : « À mon avis, ça n’ira pas plus loin, Madame. Si la rédaction a un bon avocat, on devrait vite passer à autre chose. Vous savez qui les défend ? »

 Je ne savais pas. Elle a ajouté qu’elle pensait que c’était Maître Bonneterre qui était probablement l’avocat de Rasier. L’honorable avocat s’était fait une spécialité dans la défense des personnages publics. Elle n’en a pas dit plus.

Je me suis levée pour partir…Je ne savais pas tellement quel était l’usage en terme de paiement : comme chez le médecin ? Pour un simple conseil ? Est-ce qu’on attendait d’en savoir plus ? Elle a vu mon hésitation et m’a confortée dans ma première idée : nous verrions ce que le dossier donnerait. Elle s’est assurée que j’avais une copie des documents que je lui avais remis avant de les garder. Elle m’a serré la main. Assez fermement. Assez chaleureusement. Peut-être était-ce mon état de fatigue émotionnelle, peut-être était-ce le soleil qui descendait à l’horizon derrière elle, au-dessus des toits en se reflétant sur le fleuve qui serpentait dans la ville, peut-être était-ce les beaux yeux de cette femme…Je ressentis soudain un trouble dont j’avais complètement oublié les effets. L’estomac plein de papillons et les joues brûlantes…L’envie soudain de prendre son visage dans mes mains, de me noyer dans ses yeux sombres…Une demie seconde d’égarement. Mais il a fallu que je me fasse violence pour relâcher sa main et sortir dignement, malgré ce désir puissant qui m’avait saisie. Je n’étais pourtant pas loin de penser, quelques heures plus tôt que mon cœur était desséché, incapable d’aimer qui que ce soit.

vendredi 13 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 3

III 

J’ai suivi quelques temps les commentaires sous l’annonce du politicien. Ses amis l’encourageaient et le félicitaient. Quelques réactions étaient plus désagréables, mais elles étaient aussitôt effacées par Rasier.

Je lui ai envoyé un message privé. « Bonsoir, j’espère que votre épaule va mieux. Je suis sincèrement navrée de tout ce qui nous arrive. J’ai démissionné aujourd’hui. J’attends désormais des nouvelles de la justice. Bonne fin de soirée. »

Je n’ai pas recherché le dialogue. Mais j’ai pesé chaque mot : politesse presque excessive, pronom « nous », empathie…J’en faisais trop, il sentirait que ce n’était pas honnête et le "nous" l'énerverait. Mais je voulais qu’il sache que j’avais lu.

Peut-être ne le saurait-il jamais. J’ai appris il y a quelque temps que les messages privés que l’on envoie aux personnes qui ne sont pas parmi nos contacts tombent dans une autre boîte et ne nous sont pas notifiés. J’ai vérifié : cela s’appelle « Messages filtrés ». Le grand réseau décide pour nous de ne pas nous montrer ceux qui cherchent à nous joindre…J’avais là quelques « Bonjour, que deviens-tu ? » de vieilles connaissances remontant au collège et au lycée, auxquelles j’ai soigneusement évité de répondre, évidemment. Il est pratique de prétendre qu'on ne sait pas se servir de ces nouvelles technologies, parfois.

J’ai consenti à dormir un peu, tout de même. Je ne voulais pas le reconnaître, je voulais continuer de garder les yeux ouverts, persuadée qu’il ne fallait pas que j’échappe au fatum, à ma destinée fatale, à tout ce malheur qui s’abattait sur moi en ce moment. Mais mes paupières n’étaient pas d’accord avec cette idée ridiculement romantique. J’ai fait une nuit comme il y avait longtemps que cela ne m'était pas arrivé. J’ai décidé de faire comme si j’étais en vacances, même si au fond de mon cervelet primitif régnait une petite culpabilité qui ne se dissipait pas. Je me suis levée à 9h, j’ai pris une douche brûlante pendant une bonne demi-heure, j’ai profité de l’instant, je me suis fait des œufs au plat au petit-déjeuner et j’ai même pris le temps d’aller me chercher du pain frais à la boulangerie pour les savourer. J’ai écouté de la musique, j’ai traîné en pyjama jusqu’à 11h30…Et puis mon téléphone s’est fait entendre, de plus en plus fort. La réalité revenait envahir mon cocon. C’était Gontrand. Il avait lu, lui aussi que Rasier portait plainte. Il voulait m'en informer, il avait déjà contacté la rédaction régionale et pris les références d’un avocat conseillé par la direction. Il voulait savoir si j’étais intéressée, même si j’avais présenté ma démission, pour rencontrer aussi l’avocat. Sympa de sa part : il devait avoir quelques remords finalement. C’est ce que j’ai pensé d’abord. J’ai dit oui. J’ai raccroché. Et je me suis dit presque aussitôt que c’était en fait un piège. Il voulait absolument lier nos deux défenses pour me faire porter le chapeau, c’est ça, c’est sûr. Il voulait que je prenne toute la responsabilité, l’interview, l’enregistrement…Quelle idiote…Je m’en suis mordu les doigts. Est-ce que je pouvais revenir en arrière ? Et il faudrait que je trouve un avocat toute seule ? Et est-ce qu’il avait vraiment toutes ces arrières pensées ? Je n’en savais plus rien. J’étais seule. Personne pour me conseiller. Personne pour me soutenir. Quelle conne.

J’ai cherché, à ce moment-là, vers qui je pouvais me retourner. Quand j’étais plus jeune, j’avais mon père. Je lui demandais toujours son point de vue, il changeait mes pneus crevés, me donnait des avis éclairés sur mes choix, il savait comment choisir un contrat d’assurance ou comment changer de banque. Il était mort, mais souvent, mentalement, je me tournais encore vers lui. Je ne croyais guère à la force des esprits et je n’avais pas souvent de réponses. Mais en me demandant comment il aurait réfléchi, j’arrivais au moins à apaiser mes craintes. Qu’aurait-il dit, à ce moment précis ? Débrouille-toi. J’en étais presque sûr. Il m’aurait préservée de ce dangereux Gontrand : il aurait dit qu’on est jamais mieux servi que par soi-même, que les intérêts de ce type n’étaient pas les mêmes que les miens et que maintenant que j’avais quitté le journal, ils étaient même tout à fait contraires. Il fallait que je rappelle.

Gérard Gontrand, dans toute sa mauvaise foi, a fait mine de ne pas comprendre : comment, tu ne veux pas de notre aide ? C’est un bon avocat, tu sais, et tu n’aurais pas à en payer les honoraires. C’est une connerie, ce que tu fais là. Une de plus, si je peux me permettre. Pourquoi voudrais-tu que ? Je ne comprends pas…

Je n’ai rien ajouté de plus. Je savais bien qu’il était parfaitement conscient de ce qui se tramait.

Il me restait à demander à mon père ce qu’il aurait fait pour trouver un avocat. Et bêtement, j’ai cherché sur internet. Mon père n’aurait pas fait cela. Il aurait demandé à des connaissances, il aurait su immédiatement à qui se confier. Il me manquait tellement.

J’ai téléphoné au premier nom que j’ai trouvé sur l’appli des pages jaunes. Une certaine Suzy Pasquet. Elle avait son cabinet à deux rues de mon appartement. Ma flemme l’emportait sur toutes les autres considérations. Voilà ma vie.

J’ai obtenu un rendez-vous pour la fin de l’après-midi. Et j’ai préparé un petit dossier, avec les articles de journaux, j’ai rechargé mon téléphone, pour pouvoir lui faire écouter l’enregistrement, j’ai fait des captures d’écran du journal…J’étais en train de faire tout cela quand quelqu’un à sonné à ma porte. C’était évidemment la voisine. Elle était en pleurs.

jeudi 12 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième partie - Chapitre 2

II 

C’était un peu comme si j’étais poursuivie par ma mauvaise conscience. La voisine était là, juste derrière moi. Pour l’instant, je ne la voyais que dans le reflet de la vitrine. Elle avait le journal du jour à la main. La devanture luxueuse avait beau être éclatante, on ne pouvait pas dire qu’elle m’intéressait vraiment. Mademoiselle Lekan restait plantée, à quelques pas. Je ne pourrais pas y échapper.

Je fis volte face. J’étais déjà sur la défensive sans même savoir ce qu’elle me voulait. Dans un premier temps, elle a fait mine de ne pas me voir. Elle a fait semblant de lire le journal. Mon regard pesant a fini par lui faire lever les yeux.

« - Oh ! Ah ! Bonjour ! Je ne vous avais pas vue ! Vous allez bien ?
- Vous ne m’aviez pas vue ? Vous plaisantez, vous étiez derrière moi depuis 5 bonnes minutes.
- Ah ? Oh…Je suis souvent très distraite…
- Mais oui, c’est ça ! »

 Je fis deux pas pour partir. Elle me retint.

« - Vous avez raison. Je vous suivais même depuis un petit moment. Vous n’avez pas l’air d’aller…
- Mais qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? »

Je suis partie pour de bon. L’histoire de la main tendue, de la fille qui veut aider, très peu pour moi. Pour qui se prenait-elle ?

J’ai hâté le pas, j’ai haussé mon col, il faisait un froid humide très désagréable. Il ne me restait qu’à rentrer chez moi, à tenter de me réchauffer, à m’étourdir d’âneries à la télévision, à mimer le bonheur du foyer, avec un plaid et un thé, à faire croire au monde entier que j’allais bien alors que j’adopterais l’attitude de celle qui grelotte de fièvre et qui soigne sa grippe. C’est un truc des réseaux sociaux, ça : nous faire croire qu’il n’y a rien de plus doux et de plus agréable que de se pelotonner seule au fond de son canapé alors qu’on pourrait boire des coups avec des amis, dans un bistrot bondé de monde. Si ça allait vraiment bien, on n’aurait pas cette allure de looser. Faute de bonheur, on cultive l’idée oxymorique de douce mélancolie.

Je pris le courrier. La maison de retraite m’envoyait ses vœux et sa facture. Ma mère, avec sa petite retraite, ne parvenait pas à tout payer. Je complétais un peu chaque mois. Cela allait devenir difficile. J’avais gardé pour l’instant son appartement, à l’autre bout de la ville. Je ne m’étais pas résignée à le louer ou à le vendre. Voilà qui occuperait le début de ma période de chômage. Et puis il allait falloir retrouver quelque chose. Je savais que mon moral ne tiendrait pas longtemps sans un but, sans un travail pour m’obliger à sortir de chez moi, à rencontrer du monde, à oublier que je suis seule et vide.

Pour l’instant, cependant, il convenait de déconnecter — le mot convient-il vraiment ? — complètement. Je me suis noyée dans Facebook, j’ai fait autant de tests idiots que possible, j’ai liké un nombre incalculable d’articles aux titres racoleurs, j’ai ri autant que l’on peut rire intérieurement en lisant des blagues qui ne m’auraient même pas émue quand j’étais encore en CM2. J’ai joué encore et encore à Candy Crush.

On ne se nourrit pas de ces navigations-là. On perd son temps et on est incapable d’en retenir quoi que ce soit. Demandez à quelqu’un ce qu’il a fait de sa journée, après une telle activité. Il ne saura rien vous répondre. Qu’aura-t-il retenu des pages de buzz lues et des dialogues amorcés avec des amis virtuels ? Rien. Un être ayant passé sa journée au bistrot aura vu et entendu bien plus de faits marquants.

Mais sur le cerveau, ces heures de surf inutiles agissent comme une drogue : on a l’impression de faire quelque chose, réellement. On a l’impression de progresser à ces jeux imbéciles, de devenir plus habile, plus stratège, plus rapide. Du moins s’en convainc t-on…Je m’en persuadais. En plus, faute de ne rien apprendre et de ne rien vivre, on s’abrutit, on s’engourdit physiquement.

C’est vers 9 heures du soir, avec un trou noir d’une après-midi dans ma vie que je me suis décidée à me lever de mon fauteuil pour jeter un œil dans mon frigo. Mon corps se rappelait à moi par la faim. Et je n’avais pas grand chose à lui donner. Je ne pouvais pas encore aller chercher une pizza en bas. J’ai jeté des pâtes dans de l’eau, j’ai ajouté du gruyère et de la sauce tomate dessus. Il fallait bien que je m’habitue aux vaches maigres. J’ai avalé cela en trois coups de fourchette et il me fallait du sucre pour contenter mon appétit. J’ai trouvé une tablette de chocolat que j’ai avalée en boulimique. Entièrement. Jusqu’à l’écœurement. Alors je suis retournée devant mon ordinateur et j’ai continué de me vider le cerveau sur les réseaux sociaux.

Ce petit suicide, cette procrastination coupable ont pris fin devant le post de Samuel Rasier qu’un ami avait partagé sur son mur. C’était son communiqué de presse officiel annonçant sa plainte contre le journal et contre moi, pour atteinte à la vie privée. Mon nom était là, sur Facebook. Pour une fois, c’était mon vrai nom. Pas mon pseudo. Un coup de poing au creux de l’estomac. Ma première réaction fut de penser qu’heureusement, l’ami qui avait partagé cela ne me connaissait pas sous mon vrai patronyme.

mercredi 11 octobre 2017

Carte Mère - Deuxième Partie - Chapitre 1

II. Mémoire partiellement endommagée 


Retourner au travail ? Regagner ma couette ? J’étais à deux doigts de vouloir devenir ermite. M’éloigner de la société humaine, trouver un emploi de gardienne de phare. Je ne voulais plus rencontrer la voisine, cette folle furieuse qui croyait que les gens mouraient derrière leur porte sans que personne ne s’en aperçoive. Je ne voulais plus voir mes collègues : lequel avait donné mon code, lequel avait fouillé dans les fichiers de mon cloud ? Je ne voulais plus avoir à faire à ces gens étranges, à la maison de retraite : qui peut trouver cela normal que des petits vieux couchent ensemble ? Je ne reconnaissais plus le monde qui m’entourait. Je voulais fuir la réalité.

Me connecter à Facebook. La connerie, au moins, y est assumée. Et puis je pourrais peut-être me faire plaindre un peu : qu’on pleure pour moi, même virtuellement, même juste avec un petit smiley triste, voilà qui me remonterait le moral. Alors j’ai publié un statut : « La vie me malmène, en ce moment…Ma mère à l’hôpital, la folie qui s’empare du bureau et ma voisine qui pète les plombs…Qui dit mieux ! :’( »

Les réactions ne se sont pas faites attendre. Un flot de commentaires gentils, pour me remonter le moral, des tas de petits cœurs, des « likes » en pagaille. Pas un seul message personnel, pas un mail, en revanche. Et surtout pas une âme charitable pour me proposer de boire un coup ou de passer à la maison. Il ne faut pas pousser trop loin la compassion. Pas de débordement du virtuel dans le réel…

Il était 10h30 quand j’ai eu enfin le courage de sortir de chez moi. Je pris la décision d’affronter le regard des collègues, de braver la rancœur de Gontrand. Je poussai la porte avec cette appréhension des premières fois, sans savoir si j’étais vraiment à ma place, si je serais accueillie ou rejetée. Je poussai un soupir de soulagement en constatant que personne n’avait levé le nez de son ordinateur dans l’open space et que tout semblait normal et apaisé. On mettait en page, on réécrivait mollement des dépêches AFP, comme d’habitude. Dans son bureau, tout au fond, Gontrand était au téléphone.

Je me suis assise devant mon ordinateur. Il était allumé comme toujours, comme si rien ne s’était passé. Les machines ont une mémoire, mais n’ont pas de cœur. Je devrais m’en inspirer.

J’avais quelques articles à terminer, des dossiers sur du long terme, des événements récurrents. Aucune polémique, aucun scoop en vue. Actualité froide. Reposant. Je travaillais tranquillement quand le chef est enfin venu me taper sur l’épaule. J’ai sursauté. Il a murmuré :

« - Pas d’inquiétude, c’est juste moi. Comment vas-tu ? Je suis désolée pour tous ces tracas, ces derniers jours. J’ai lu sur Facebook que ta mère était à l’hôpital…comment va-t-elle ? »

J’ai marmonné qu’elle avait des côtes cassées, rien de grave, qu’elle était d’ailleurs retournée dans sa maison de retraite. Je pivotai légèrement mon fauteuil pour me retrouver face à lui. Droit dans les yeux :

« Tu as fouillé mon ordinateur. Tu as trahi ma confiance. J’avais demandé explicitement qu’on ne diffuse pas cet enregistrement. Ne crois pas que demander des nouvelles de ma mère va changer quoi que ce soit. »

« Ma cocotte », a-t-il commencé…

Je ne l’ai pas laissé terminer. Ma chérie, ma cocotte…Ce type puait la misogynie de base. Il fallait que je trouve un autre job. Le sentiment de n’être pas prise en compte, en tant que femme, déjà, et aussi en tant que personne. Donner des avis qui ne sont jamais suivis…La sensation de n’être pas considérée, de n’être même pas écoutée. Il fallait que j’arrête avec cette presse quotidienne régionale qui ne menait nulle part et qui m’était toxique. C’était un lieu en retard sur l’évolution naturelle du monde. Comme si rien n’avait changé ici depuis des centaines d’années, malgré les ordinateurs, malgré internet, malgré les datas qui voyageaient aussi vite que la lumière. Un lieu de primates qui croyaient chaque jour inventer le feu. Les correspondants locaux se prenaient pour des reporters héroïques, on les voyait sur le terrain — de pétanque — avec leur gros appareil en bandoulière. Plus l’objectif était gros, plus leur ego était imposant. Et puis les journalistes voulaient à tout prix poser leur signature partout dans le journal, à chaque page si possible. Marquer le territoire avec leurs petites initiales. J’avais joué à ce jeu-là assez longtemps. Il était temps d’aller ailleurs.

« Tu trouveras ma démission sur ton bureau en fin de journée. » Cette phrase m’a presque échappée. Mais ma décision était prise déjà depuis ma lecture de l’édito de Gontrand à propos de Rasier.

Je n’avais pas de plan de carrière, je n’avais pas de planche de salut, je ne savais pas ce que je ferais demain. Je ne savais pas si je pourrais payer mon loyer le mois prochain. La fin de mon monde, mais le début d’une aventure. À 45 ans. Un petit vertige m’a pris.

Dans ce moment troublé, comme en pilote automatique, j’ai dérapé, encore une fois : « - Tu ferais mieux de te renseigner sur Rasier. Il a failli mourir dans un accident de voiture. À cause de tes conneries… »

Pourquoi avais-je dit ça ? Mystère…Mais j’ai vu les yeux du chacal, du prédateur. Il avait de quoi se mettre sous la dent pour la suite de son feuilleton. « Comment le sais-tu ? Dis-moi tout ! »

« Débrouille-toi ! » Peut-être que j’avais juste envie de lui donner l’impression qu’il perdait la meilleure journaliste de sa rédaction. Celle qui était capable de rapporter un scoop par jour. Même si je savais bien que tout ça n’était que pur hasard.

Je suis sortie sans mon ordinateur, mais cette fois, il ne trouverait rien dedans : j’avais déconnecté tous les comptes, changé les mots de passe. Je lui laissais une coquille vide. Et puis j’avais rendu ma carte SIM professionnelle.

Il était déjà dans son bureau pour téléphoner à l’hôpital…Je lui souhaitais bien du courage : les chants de Noël et les infirmières revêches, c’était désormais pour lui !

Ma lettre écrite, je sortais pour la dernière fois de cette rédaction. Je me retrouvais un peu vide, un peu inexistante, un peu coupable de n’avoir plus rien à faire soudain. Il aurait fallu peut-être que je me mette à m’intéresser au sort de ma mère ou à la santé mentale de la voisine. Je marchais juste dans les rues que l’esprit de Noël commençait à remplir de ses décorations propices aux achats. Il y avait quand même, assis sur les pavés glacés, ça et là dans les rues piétonnes, des mendiants emmitouflés dans des fripes essayant de nous émouvoir avec des pancartes « J’ai faim », nous qui avions commencé, il y avait déjà une bonne dizaine de jours à nous gaver comme des canards de papillotes et de bûche, pour préparer notre foie.

Le centre ville était triste en milieu d’après-midi, un jour de semaine. Malgré les sapins passés à la bombe blanche, malgré les guirlandes lumineuses et les gros cadeaux factices emballés dans du papier brillant, on ne voyait que les vitrines vides, les commerces délaissés, les enseignes à vendre. Les centres villes de provinces se mettaient à ressembler à ce que nous imaginons des temps de guerre. Des magasins abandonnés par des commerçants criblés de dettes. Et seules les grandes chaînes de vêtements parvenaient à survivre vaguement, à coup de promotions monstres, de relances des clients par SMS et de marchandise chinoise si peu chère qu’elle nous filait des boutons.

Encore une fois, j’ai pris conscience de la fin de ces années de prospérité qu’on avait crue infinie. On a été naïfs et on a vraiment pensé que la croissance et l’abondance seraient là pour toujours. On n’avait pas vu venir la fin du système. D’ailleurs, bien peu étaient ceux qui s’en rendaient compte, même en se promenant dans ces rues désertes. Le pouvoir public faisait tout pour masquer la misère, à grands renforts d’opérations culturelles et divertissantes. Il fallait à tout prix faire venir les gens au centre ville, pour les faire consommer. Mais tous les commerces non alimentaires, pas immédiatement utiles étaient en train de disparaître. Comment un marchand de babioles pouvait penser vivre de ses bijoux artisanaux, de ses carnets à spirales, de ses crayons de couleurs amusants…Comment une petite épicerie de petits produits bio pouvait espérer tenir le choc face à la grande distribution. Personne ne se nourrit vraiment de petites terrines sur des toasts, même si elles sont fermières et à l’ail des ours, personne ne s’abreuve de bière artisanale quand la kro est à 1,50 € le litre.

Mais toutes les excuses étaient bonnes et on mettait ça sur le dos des parkings, des zones sans voiture, des zones avec voitures, des parcmètres, des zones de stationnement gratuit. Par exemple, lorsqu’on décidait que le centre ville serait entièrement gratuit, les premiers à protester étaient les commerçants : car les autres commerçants en profitaient pour venir se garer toute la journée devant les vitrines de la concurrence. Et si on mettait du stationnement payant, on reprochait aux autorités publiques de ne pas favoriser l’attractivité. Tout cela était insoluble. Simplement parce qu’en fait, tout le monde faisait ses courses au supermarché ou sur internet. Et que le pouvoir d’achat n’était plus à la hauteur pour faire du shopping.

Il y avait aussi les enseignes luxueuses qui survivaient très bien à la crise.

J’étais devant une boutique dans laquelle ma nouvelle rémunération de chômeuse m’interdirait bientôt d’entrer. Rêveuse ou perdue dans mes pensées sombres, je n’avais pas remarqué qu’on me suivait.

mardi 10 octobre 2017

Carte Mère - Chapitre 13

XIII 

Trois euros quatre-vingt de parking plus tard, j’étais à nouveau sur les routes gelées. J’ai essayé de rappeler Gontrand. Environ toutes les cinq minutes. Juste pour que son portable le réveille. Ce sale type avait le sommeil trop lourd pour être honnête.

À la maison, il fallait quand même que je me repose un peu. Je me suis affalée sur le canapé, sous un plaid, j’ai sombré. Sommeil agité. Mauvais rêves. Tout s’est embrouillé, tout s’est mélangé. Je me suis réveillée au moment où ma mère, nue, se jetait sur Rasier. On avait sonné à ma porte. Mais il a fallu que la sonnette retentisse une seconde fois pour que j’émerge. Quelle heure pouvait-il être ? Un coup d’œil à la box : 8h43. Tout m’est revenu comme un boomerang : maman, le journal, l’interview. Et on tambourinait à présent à ma porte…Que pouvait-il y avoir de plus urgent que de regarder mon téléphone portable ? Que d’essayer de joindre à nouveau Gontrand pour éclaircir cette histoire de mise en ligne de l’enregistrement audio du conseiller régional ?

J’attrape donc mon téléphone. Ecran noir. Je ne l’avais pas mis à recharger. Je le branche immédiatement. Le temps qu’il se rallume, je me décide quand même à aller voir à l’œilleton : qui peut bien faire ce raffut sur le palier ?

C’est la voisine. Elle a l’air paniqué. Elle alterne les coups sur la porte de M. Ninne et sur la mienne. Je la vois pleurer…J’ouvre. Elle a soudain l’air rassuré : « J’ai cru un instant que tout le monde était mort. Vous êtes là, tout va bien. Tout va bien. »

Et elle est rentrée chez elle. M. Ninne pouvait bien être mort, elle n’avait pas vérifié. Cette gamine est moitié folle. Mais j’avais autre chose à faire.

Le téléphone avait repris quelques forces. Je compose le code PIN, fébrile. Qu’allait-il encore m’arriver ? Des messages de la rédaction ? De Rasier ? Rien. Rien du tout. Il fallait que j’appelle Gontrand rapidement. Il m’a répondu, cette fois. Irrité :

« - Hier tu ne voulais pas me parler, et cette nuit, tu as fait sonner mon téléphone toutes les cinq minutes. Heureusement que je ne dors pas avec. Tu sais que c’est mauvais pour le cerveau…
- Arrête de parler pour ne rien dire, Gérard. Dis-moi comment tu as fait pour obtenir l’enregistrement sans mon téléphone !
 - Ah ! Ben justement, les nouvelles technologies, tu vois… »

 Il riait, le bougre. J’ai fermé les yeux. J’ai hurlé :

 « - Je n’avais pas donné mon autorisation et…
- T’énerve pas. On a pris ça sur ton ordinateur au boulot : c’était sur le cloud. Simple. Et puis c’est ton ordi pro : un outil de travail. On a le droit d’en disposer. T’inquiète pas, chérie… »

J’ai raccroché. Impossible de supporter ça, c’était physique. « Chérie », qu’il m’appelait. Mais quel connard ! Et ce cloud. Je ne comprenais rien. J’ai regardé les réglages de mon portable : oui, les enregistrements du Dictaphone étaient synchronisés. Tout passait instantanément d’un appareil à l’autre via internet. Pratique, je ne dis pas : quand j’étais au boulot, je récupérais mes photos en un clic sur mon ordinateur, pour illustrer mes articles. Les notes que j’avais prises, les fichiers audio. Le piège. J’avais lu que des stars s’étaient fait avoir comme ça : des photos ou des vidéos très intimes s’étaient retrouvées sur les réseaux à cause de ce manque de prudence. Et puis sur mon ordi pro, je n’avais pas le réflexe de fermer les applications, de me déconnecter. J’avais un mot de passe que tout le monde connaissait, parce que je considérais que tout le monde pouvait avoir besoin de venir chercher des images par exemple. Manque de prudence élémentaire. Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi. Une raison de plus de déprimer.

Il fallait que je passe à mon deuxième sujet de préoccupation : ma mère. J’ai téléphoné à l’hôpital pour savoir si elle avait eu une bonne nuit. Après un bon quart d’heure de musique de Noël, c’était de saison, une infirmière me répondit. « Votre mère est sortie ce matin : pas de pneumothorax, elle doit juste éviter de bouger trop et dormir sur le dos. La maison de retraite prend le relais. Bonne journée à vous. »

Un problème en moins, ai-je pensé. Je n’avais pas du tout envie d’aller à la maison de retraite pour l’instant. Cette vieille mère m’en avait assez fait voir pour l’instant. Surtout qu’elle était heureuse : plus de mémoire, plus de conscience et de quoi s’envoyer en l’air. Ce dont on rêve tous, non ? J’aurais voulu perdre la mémoire et jouir, moi aussi.

Au lieu de ça, j’ai fait du café, j’ai grignoté quelques gâteaux trouvés au fond du placard et j’ai lu le journal sur ma tablette. A la une, ce jour-là, un résultat de foot. Rien de polémique, rien d’important. L’affaire Rasier ne revenait qu’en page locale, avec un petit encart sur les centaines de vues que comptait à présent l’article qui relayait ses propos. En gros et en rouge, un encadré notait « Le chiffre à retenir : l’article a déjà été partagé 304 fois sur Facebook. »

Tout ça pour ça, me suis-je dit.

lundi 9 octobre 2017

Carte Mère - Chapitre 12

XII 

 « - Vous vous êtes blessé ?
 - Je suis blessé, oui, me répondit-il du tac-au-tac. Deux fois aujourd’hui. Et c’est vous qui m’avez porté la première estocade, Madame. Petit coup de blues ? Pas de remord, tout de même ? »

 Son sourire était ironique, ses mots se voulaient vengeurs. Mais je le voyais soudain étonnant. J’étais restée prostrée dans cette salle d’attente durant une demi-heure sans que personne ne se préoccupe de moi et celui que j’avais accusé publiquement d’être misanthrope était le seul à s’en être inquiété. Mes neurones ont été piqués au vif, je suis sortie d’un coup de cette atmosphère cotonneuse où je m’étais pelotonnée. J’ai répliquée : et vous, vous courez les hôpitaux pour redorer votre blason au chevet des malades, à l’approche de Noël ? Opération de com’ ?

Il a tourné les talons. Il a fait mine de s’intéresser vaguement aux revues posées sur la table basse…Il a tourné en rond…Ses yeux ont cherché comment s’échapper. Mais il est finalement revenu s’asseoir à côté de moi.

 « - C’est dégueulasse, ce que vous avez fait. Méprisable. Et puis vous avez fui : personne pour répondre au téléphone après cette lâcheté. C’est bas. Vous risquez de ruiner ma carrière, vous n’avez aucun scrupule et vous n’assumez même pas. Lamentable.
 - Je sais tout ça…
 - Vous savez et quoi ? Vous…vous…ah ! ça m’énerve. J’ai passé la pire journée de ma vie. Mon téléphone n’a pas arrêté de sonner, j’ai passé des heures avec mon avocate, il a fallu que je négocie avec ce salaud, là, votre patron…Et tout ça pour quoi ? Je vous le demande ! Vous savez bien mieux que moi que tous les démentis du monde ne changeront rien à l’horrible préjudice qui entache désormais mon engagement…
- Comme si je ne le savais pas. J’ai des remords, oui, sincères. Je n’ai écrit que l’article en pages Région, vous savez. C’est le patron, ce salaud, comme vous dites qui a écrit le reste. Il a insisté pour le publier…
- Et ce n’est pas vous qui avez fourni l’enregistrement, par hasard ????
- Je sais…Toutes mes excuses. Je ne pensais pas que ça irait aussi loin.
- Trop facile. Je ne suis pas près de vous pardonner. »

Il souffla. Il se tut. La tête dans ses mains. Le petit vieux toussait toujours en face de nous. Une petite toux sèche et incessante, très agaçante. Les deux femmes s’étaient tues. Elles avaient l’air de somnoler. Mais peut-être qu’elles n’avaient rien perdu de notre altercation. Sur la table basse, d’ailleurs, il y avait le journal du jour avec la photo de Rasier, grimaçant. J’aurais voulu me terrer, disparaître. J’aurais voulu qu’il me pardonne, ce grand dadais de Rasier. Qu’il me comprenne. J’aurais voulu qu’il ne pense pas de moi que j’étais la même conne que tous ses électeurs.

J’ai osé :
« - Et votre bras ? Un accident ? »

Il a tourné la tête lentement vers moi. Il a fait une tête encore plus désagréable que sur sa photo en une.

« - Ah ça ! Encore une chose que vous pourrez ajouter à votre mauvaise conscience. J’ai pris un appel de mon avocate alors que je conduisais. Elle m’annonçait que l’enregistrement était déjà entièrement en ligne et circulait sur les réseaux sociaux. Abasourdi par la nouvelle, j’ai cessé de regarder la route et j’ai percuté la voiture que je suivais. Heureusement, j’étais en ville et je n’allais pas trop vite. Mais le choc, avec mon téléphone à l’oreille, m’a tordu le bras et je me suis luxé l’épaule. »

Je n’ai même pas eu la présence d’esprit de lui faire les politesse d’usage pour lui souhaiter un prompt rétablissement. L’enregistrement, entièrement en ligne ? Ce n’était pas la volonté du chef ! Il voulait feuilletonner. Que s’était-il passé ? Et puis cet enregistrement…mais non !

« - Mais c’est impossible ! »

Je crois bien que j’ai crié. Je me suis levée, je me suis rassise. Je me suis levée à nouveau. J’ai attrapé mon téléphone. Mon téléphone ! Mais enfin, comment était-ce possible : mon téléphone ne m’avait pas quittée et l’enregistrement était dessus…

J’ai immédiatement essayé de téléphoner à Gontrand. Peine perdue à presque 4h du matin. L’homme sans scrupule dormait sur ses deux oreilles. J’avais la nausée et pas seulement à cause du manque de sommeil. J’ai regardé Samuel Rasier dans les yeux. Il avait vu ma colère, il ne savait pas trop quoi en penser. J’ai esquissé une sorte de demi sourire tremblant : « Tout ceci me dépasse largement…je ne dis pas ça pour me dédouaner. Gérard Gontrand est un salaud, je suis d’accord avec vous. »

J’ai quitté la salle. J’ai même oublié pourquoi j’étais là et je ne suis pas repassée au bureau des infirmières pour demander où en était ma mère. J’ai filé comme une fille indigne.

dimanche 8 octobre 2017

Carte Mère - Chapitre 11

XI 

Sur le chemin, je râlais, je fulminais littéralement dans ma voiture, à voix haute. Cela me tenait éveillée. Maintenant, l’hôpital était un peu plus loin, perdu dans la campagne. On avait rassemblé les deux unités des deux villes voisines, histoire de faire des économies. J’avais le temps de ruminer sur la route. Bon sang ! Ma mère s’envoie en l’air et se retrouve le cul par terre. Et je suis là, au milieu d’une nuit de décembre à faire des kilomètres. Je trouverais ça juste si j’avais eu une adolescence compliquée, s’il avait fallu qu’on vienne me chercher à 3h du matin parce que j’étais bourrée, en boîte de nuit. Mais j’avais été une jeune fille exemplaire…Et maintenant les rôles étaient inversés. Tiens, ce que j’aurais dû demander à la responsable de la maison de retraite, c’était s’ils avaient mis une capote, ces vieux irresponsables !

Au bout d’un bon quart d’heure, j’arrivais enfin. Parking souterrain, payant. On peut se faire rembourser grâce à un bon du médecin. Oui mais je venais voir une patiente…Vive le service public.

C’était un hôpital plus grand et plus moderne. Mais les infirmières étaient moins nombreuses et les médecins parlaient moins bien le français. Si vous aviez choisi polonais en LV2, c’était très bien. A l’accueil, heureusement, une brave dame qui parlait bien notre langue m’a indiqué le chemin : « Les urgences, c’est tout droit, la porte en face de vous, au fond du hall. Vous ne pouvez pas vous tromper. »

Ma mère était bien, comme je l’avais imaginée, sur une civière, au milieu d’un couloir. En chemise de nuit, heureusement, la sienne, pas celle de l’hôpital, tellement décolletée dans le dos. Elle avait les yeux clos, elle somnolait, elle ne s’est pas rendu compte de ma présence. On lui avait peut-être donné quelque chose pour ne pas qu’elle souffre.

Je trouvai une infirmière pressée, stressée, peu avenante. « Votre mère va bien, pas d’inquiétude. Quelques côtes de cassées, rien au fémur. Le médecin est passé il y a une heure. On lui a donné un antalgique et quelque chose pour dormir. Elle sera prise en charge dans une chambre au matin. »

 « - Pas avant ! m’indignai-je. Et vous n’auriez pas une couverture ? Elle doit mourir de froid ! »

Un soupir et un « oui, madame, c’est nous les professionnels. Rentrez à la maison, on vous tiendra au courant, la maison de retraite nous a donné vos coordonnées. Bonne nuit »

J’étais épuisée, vidée. Sans force. L’infirmière s’est en allée et je me suis effondrée sur un fauteuil de la salle d’attente. La télé diffusait des clips, il y avait un vieil homme qui toussait et deux femmes qui papotaient vaguement, lentement, par bribes, dans les brumes de la nuit, comme on peut le faire à 3h du matin. Si j’avais eu un peu de courage, j’aurais pris un café à la machine. Mais même ce petit effort me paraissait insurmontable. Je me suis mise à pleurer, encore. Je pouvais pleurer comme si j’étais dans ma salle de bain. J’étais bien certaine que personne ne s’en émouvrait. Il n’y aurait même pas une infirmière pour s’alarmer. J’avais mon visage dans mes mains, la tête entre les genoux. Je voulais fuir la réalité. Tout s’emmêlait, le boulot, ma mère, la voisine, les corbeaux étaient dans ma tête, ils s’envolaient à grand fracas. Je suis restée longtemps dans cette posture à me lamenter sur mon sort.

J’ai vraiment cru qu’on pouvait être invisible et anonyme dans ce lieu sans âme. Mais on me tapa soudain sur l’épaule, en me demandant si j’allais bien, d’une voix très douce, très humaine. Je sursautai. Comme si l’on m’avait tirée d’un cauchemar. Ou plutôt comme si mon cauchemar continuait. Je ne savais plus, soudain. J’avais devant moi Rasier. Samuel Rasier, dressé, aussi surpris que moi, un bras en écharpe.

samedi 7 octobre 2017

Carte Mère - Chapitre 10


Le téléphone était en surchauffe. Mais ce n’était pas le boulot. C’était la maison de retraite. Ma mère…J’étais prise soudain d’une angoisse nouvelle. Ma mère allait mal…J’écoutais les messages. Les trois premiers étaient vides : « Votre correspondant a raccroché sans laisser de message. » Les trois suivants ne m’apportaient pas plus d’information : « Madame, c’est la maison de retraite de votre mère, veuillez nous rappeler rapidement. Merci. »

J’ai rappelé aussitôt, en panique. La voix au bout du fil se voulait douce et rassurante.

 « - Oui, nous cherchions à vous joindre, parce que votre mère a été hospitalisée ce soir. Il lui est arrivé une petite mésaventure. Voilà, rien de très grave, rassurez-vous, mais nous tenions à ce que vous sachiez où elle est…
- Ah mais…Que lui est-il arrivé ? Un problème de santé ?
- Non, non, pas du tout…C’est embarrassant, mais rien de grave…En fait, vous savez que votre mère a…comment dire…une aventure avec un de nos pensionnaires ?
- Euh…non, non…je ne savais pas. Comment ça ? Une aventure ? 
- Oui, il n’est pas rare que nos pensionnaires se trouvent des affinités, à force d’être ensemble tout le temps. Vous savez les personnes âgées ont aussi des sentiments…et euh…des émotions…des désirs, quoi… - Quoi ? Oui…Mais enfin, quand même…Elle a Alzheimer, ma mère…Elle est sénile, alors les sentiments…
- Ne vous énervez pas, c’est ainsi, c’est un fait. Bref, avec Monsieur Joseph, ils ont l’habitude de partager la même chambre, mais ce soir, ça s’est mal passé. Voilà. »

 Elle s’était arrêtée, visiblement très gênée. Je ne savais plus quoi penser. Ma mère, cette vieille qui séduit des papys en maison de retraite. J’avais dû m’endormir devant cette émission. C’était un cauchemar.

J’ai relancé :
« - Mais enfin, je ne suis pas une enfant, dites-moi !
- C’est que…Vous n’êtes pas une enfant, mais vous êtes sa fille…Et c’est embarrassant. Surtout que je sens bien que vous avez déjà des difficultés à comprendre la situation. »

J’ai soupiré.
« - Je suis capable de tout entendre ! Je suis journaliste. J’en entends des vertes et des pas mûres à longueur d’année. »

J’ai senti que je l’avais fait sourire. Elle m’a dit :
« - Si un journaliste savait ce qui s’est passé, cela finirait dans la colonne « Insolite », c’est sûr ! Mais je vous avoue que cela est difficile à comprendre pour la famille proche…Bon, mais puisque vous insistez…
- Oui, j’insiste !
- Votre mère était au lit avec son amant. Une autre patiente, amoureuse de Joseph, elle aussi — les hommes sont rares, dans notre institut, ils sont toujours morts avant, vous savez, c’est statistique…
- Venez en aux faits, s’il vous plaît !
- D’accord, d’accord…Alors voilà, Angèle, une autre dame, est entrée dans la chambre et les a surpris. Alors votre mère, qui était nue, excusez-moi, hein, ça peut être choquant, je comprends…
- Mais arrêtez de vous excuser !
- Oui, pardon. Votre mère, nue comme Eve l’était dans le jardin d’Eden, est sortie du lit et s’est ruée sur Angèle qui n’est pas une tendre, croyez-moi. La petite dame fait bien dans les 120 kilos. Elles se sont attrapées, crêpé le chignon, comme des jeunettes, vous voyez. Et votre mère a reçu quelques mauvais coups et puis avec le carrelage un peu glissant… Eh ben elle s’est retrouvée par terre, nue comme un ver. Elle a probablement des côtes cassées…On ne sait pas trop si son fémur a tenu le choc. A cet âge, c’est souvent ce qui casse en premier, vous savez…Alors évidemment, Joseph a tiré la sonnette et nous avons appelé les pompiers. Elle est aux urgences, sur un brancard, elle attend. Rien de vital n’est touché, alors elle n’est pas prioritaire…
- Vous l’avez rhabillée ? »

C’était peut-être une question idiote, mais c’est la première chose qui m’était venue. Abasourdie par toutes ces informations. Peut-être parce que j’apprenais d’un seul coup que ma mère avait une vie sexuelle plus remplie que la mienne, ou bien parce que je m’inquiétais vraiment pour ses blessures et sa souffrance probable, prostrée sur une civière dans un couloir des urgences, sous la lumière crue des néons…

Est-ce tout cela ou la réaction amusée de l’infirmière au bout du fil ? 

« Oh ! Ben oui, Madame, on n'est pas des bêtes, quand même ! »

Tout à coup, j'ai réalisé que ma mère était probablement le sujet préféré de tout le monde, à la pause café.

J'ai eu une réaction de consommatrice. Une réaction de série télé, on ne peut pas dire autrement. J'ai crié dans le téléphone.

« - On vous les confie, on vous confie nos parents et vous n'êtes pas capables de les surveiller ??? Vous ne les surveillez même pas aussi bien que s'ils étaient dans un pensionnat de jeunes filles. Vous êtes irresponsables ! Je vous assure que vous allez avoir de mes nouvelles ! Je vais porter plainte pour mauvais traitements ! »

Et j'ai raccroché. J’ai troqué mon pyjama contre un jean et je suis partie à l’hôpital.

vendredi 6 octobre 2017

Carte Mère - Chapitre 9

IX 

C’est encore à la nuit tombée que je suis rentrée chez moi. La nuit tombe tôt en décembre. Je n’avais rien mangé de la journée. Seule la pizzéria était ouverte en fin d’après-midi. J’en profitais pour payer mon ardoise. Le serveur, un étudiant qui faisait les soirées, m’a regardée étrangement quand j’ai dit mon nom. En me montrant le journal sur le comptoir, il m’a dit : « C’est vous qui avez écrit l’article sur le type qui n’aime pas les gens ? » J’ai acquiescé vaguement. Pas fière. Il a souri et a ajouté : « Tout le monde ne parle que de ça, aujourd’hui. » Je ne savais pas tellement comment je devais le prendre. Je n’ai rien dit. J’ai payé ma pizza et commandé des lasagnes à emporter, pour changer. Il est revenu à la charge : « Quand même, quel coup ! Les gens sont contents, vous savez : personne n’aime ce gars, en fait ! C’est fou ce que ça fait parler… »

Il m’aurait presque déculpabilisée pour le coup. Je suis faible, je suis trimballée par vent, pire qu’une girouette. J’ai souri, à demi convaincue. Ah…Oui ? Vous croyez… ?

 « - Bon, c’est vache, quand même ! Vous y allez fort, hein ! Mais il a vraiment dit ça ?
- Oui, oui, il l’a dit…
- Ah ben lors…De toutes façons, les politiques, hein, sont là pour les bonnes places qui payent bien ! Ils ne savent pas ce que c’est que la vie. Moi qui suis obligé de bosser pour payer mes études, je me rends bien plus compte de la misère du monde qu’eux. Je vous mets une petite salade verte avec vos lasagnes. C’est de la part de la direction… »

Le populisme, partout, tout le temps. Quand on est journaliste, on voit aussi que les politiques sont sur le pont soir et week-end, que s’ils veulent se faire réélire, ils sont obligés de faire toutes les inaugurations de pots de fleurs, toutes les cérémonies, avec la découpe du ruban, pour la moindre première pierre que l’on pose. Qu’ils troquent leur vie de famille contre les soirées dansantes de l’harmonie municipale et qu’ils prennent des kilos à la choucroute des anciens. Mais on peut aimer ça. On peut aussi constater qu’ils sont tout le temps en réunions, là aussi, le samedi matin, à la communauté de commune, le vendredi soir à la mairie et le conseil municipal le lundi qui s’éternise parfois jusqu’à 22h. Ils bossent et ils ont à prendre des décisions qui les engagent. Et puis, les salaires ne sont pas ceux des PDG du grand capital, même pour les conseillers régionaux, même pour les députés ou les sénateurs. Vraiment. On se rend compte qu’il est facile d’être bassement populo en critiquant ce qu’on ne ferait pour rien au monde. Chacun sa merde, dirait l’étudiant, si je lui racontais ça.

Mais j’ai juste dit merci pour la salade. Cinq fruits et légumes par jour, ça ne peut pas me faire de mal. Ah ! Ce brouillard, c’est triste…Mais bon, c’est de saison.

Tenons-nous en aux banalités d’usage. C’est ce que nous faisons de mieux, ces temps-ci. On a tôt fait, sinon, de se trouver face à des idées qui nous déplaisent. Se fermer au monde et aux autres en ayant l’air poli est devenu un sport national.

Dans l’escalier, il régnait cette petite odeur un peu déplaisante que je notais à peine. Est-ce moisi quelque part ? Je commençais à m’habituer et je ne me posais pas vraiment la question. Derrière la porte de la voisine, j’entendais vaguement un peu de musique, que je ne reconnaissais pas. Derrière la porte du vieux, rien. Comme d’habitude.

J'avais oublié de fermer la fenêtre en sortant. Il faisait froid. Je mangeais mes lasagnes emmitouflée dans mon anorak, en écoutant finalement mes messages. Le chef avait appelé trois fois. La première, il était vraiment en colère, grossier, essoufflé : « Putain, mais réponds, affronte un peu la réalité ! On fait notre plus gros scoop de l’année et tu nous gâches ça… » Pour effacer le message, taper 2. Le second message, plus calme, en apparence : « Allo ? Tu es où ? Je te rappelle que tu dois faire quelques articles pour demain. Rappelle-moi. » La ruse grossière. J’avais déjà envoyé mes articles, de toute façon. Bip ! « Bon, écoute, ça suffit. J’en réfère à la rédaction régionale. Ton comportement est incompréhensible. Il fallait y réfléchir avant, si tu ne voulais pas publier ça. Tu n’avais qu’à pas me faire écouter ton enregistrement. Ce n’est quand même pas de ma faute ! Et nous n’avons que des appels de soutien. Regarde les commentaires sur Facebook, c’est un raz-de-marée de « likes » et de gens sympas qui sont contents de notre courage. Franchement, c’est un grand coup, n’aie pas de remord ! Voilà. Moi, je t’ai dit ce que j’en pense. Maintenant, c’est Paul Vintrand qui va te rappeler, le directeur de l’édition. Bises. »

Évidemment, j'avais manqué aussi l’appel du grand patron : « Bonjour Sandrine, je suis vraiment étonnée par tout ce que me raconte Gérard ! J’aimerais avoir ta version de tout ça. En tout cas, les ventes sont bonnes aujourd’hui, sur votre secteur, et ça faisait longtemps que ça n’était pas arrivé. Bravo ! »

C’est tout. Ces chiens ne pensent qu’à vendre et moi je me demande vraiment si mon âme ne vaut que quelques bouts de papier.

Il restait un message sur ma boîte. J’ai eu la flemme. Je me suis glissée jusqu’au canapé, j’ai laissé mon portable sur la table de la cuisine, j’ai allumé la télé. Un gros animateur idiot était en train de ridiculiser ses chroniqueurs, ses invités et les spectateurs. Tout le monde semblait trouver ça hilarant. Le type appelait tout le monde « gros », disait « putain, t’es con ! » toutes les deux minutes, il a cherché à embrasser une fille qui ne voulait pas, il a mis une claque sur les fesses d’un grand type blond au sourire un peu crispé en disant « Ouh ! Le beau petit cul de tapette ! ». Et tout le public riait, applaudissait, criait…J’avais lu que cette émission faisait des scores formidables. C’est Rasier qui avait raison : les gens sont cons comme leurs pieds et ça ne s’arrange pas.

 J’ai zappé sur Arte, pleine d’espoir. Un reportage sur le Mexique a fini de m’achever. Des braves gens étaient persécutés par un gang dont le chef s’appelait El Tequiliero, un alcoolique notoire, qui avait l’habitude de prendre en otage des paysans pour demander des rançons et de les assassiner si les familles ne payaient pas assez vite. Les familles en colère avaient capturé à leur tour des membres de la famille du mafioso. Tel était pris qui croyait prendre. Il n’empêche qu’il y avait des enfants qui essayaient de grandir au milieu de cette misère et de cette violence.

Le reportage suivant montrait Alep détruite : désolation, immeubles réduits en amas de béton, grisaille infinie. J’ai pensé au savon d’Alep que j’avais vu sur le marché de Noël. Est-ce qu’elles venaient vraiment de Syrie, ces savonnettes ? Et comment le commerçant pouvait vendre ça, tranquillement ?

Quelque chose avait mal tourné dans ce monde.

J’ai remis l’émission débile et j’ai somnolé devant une bonne partie de la soirée. Plus tard, je suis retournée à la cuisine pour me faire une tisane. Mon téléphone sur la table clignotait. Sur l’écran, j’ai lu que j’avais 6 nouveaux messages.