jeudi 9 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 17 - Epilogue

XVII 

Le jour de l’élection, nous n’avions pas dormi la nuit précédente, nous étions morts de fatigue et de peur. Nous avions prévu un programme de visites des bureaux de vote. Samuel avait mis son caleçon porte bonheur, celui qu’il portait pour son élection au conseil régional. Il était tendu et serrait les mains à tout va, très vite, très fort, il souriait trop, il faisait un peu de peine.

J’ai essayé de le rassurer, de lui dire que quelle que soit l’issue du scrutin, il avait fait une belle campagne, qu’il avait tout donné et que s’il perdait, ce serait face au FN et qu’il aurait tous les Républicains avec lui et que l’honneur serait sauf.

C’est ce qui se produisit. Le FN arriva en tête du premier tour.

Nous étions juste après l’élection présidentielle qui avait vu l’arrivée au pouvoir du parti d’extrême droite.

Entre les deux tours, nous avons joué la corde républicaine à fond, sans imagination. Evidemment, nous avons mis dans notre poche tous les hommes politiques de la circonscription, qui réclamèrent comme il se doit, d’un seul homme, qu’on vote pour le candidat démocrate. Gauche et droite. Le FN se moqua évidemment de cette belle alliance, en criant « gauche-droite, tous pareils », que le système était protégé par les mêmes escrocs qui s’en mettaient plein les poches depuis des années sur le dos du peuple… « Tous pourris ! » pour résumer. C’est ce que les gens voulaient entendre.

Nous étions en pleine crise de confiance, en plein marasme intellectuel. Plus personne ne savait comment parler aux Français pour les ramener à la raison. La raison n’avait plus de prise. Nous étions entrés dans la République des crédules : les gens des classes moyennes voulaient croire que les responsables de leurs malheurs étaient plus pauvres et moins français qu’eux et ils tenaient cela de la bouche des riches seigneurs de Montretout…

Les recettes de gestionnaire, en bon père de famille, les choix raisonnables et sensés, on n’en voulait plus. On voulait mettre un coup de pied dans la fourmilière, on pensait que tout irait mieux en faisant n’importe quoi. Une poignée de manipulateurs au pouvoir pensaient qu’en tapant sur les plus faibles, qu’en faisant croire aux naïfs et aux cerveaux paresseux que les problèmes mondiaux et complexes liés au changement de la société pourraient être réglés avec des solutions simplistes, on pourrait redresser la France. Les recettes étaient bêtes, mais semblaient compréhensibles de tous. De toute façon, l’économie était une machine à gaz, obscure pour le plus grand nombre. Même si les premières difficultés se faisaient déjà jour au sein du nouveau gouvernement, les candides électeurs étaient encore portés par le sentiment de victoire sur les puissants et les savants, et le FN connaissait cet état de grâce dont tous les gouvernements bénéficient peu ou prou au début de leur mandat.

Le dimanche du deuxième tour, nous étions résignés. Battus d’avance. Pourtant un miracle se produisit. Le jeu du hasard ou de la chance ? Un dernier sursaut de conscience, dans cette région industrielle traditionnellement ancrée à gauche, que sais-je ? Samuel fut élu à 50,1%. Le taux d’abstention était énorme et la victoire n’apparaissait pas comme bien nette. Mais il irait à l’assemblée nationale, dans une minorité inopérante en ces temps de disette démocratique : la présidente de la République gouvernerait par ordonnances durant les années à venir, se passant des assemblées législatives.

Dans son discours, il remercia sa tante, mais je restais dans l’ombre. Le scandale aurait été plus grand encore si l’on avait su que celle qui avait failli plomber la carrière du politicien était maintenant l’artisane de son succès.

Gontrand a finalement changé de rédaction, il est retourné à Nancy et nous n’avons plus entendu parlé de lui. Le nouveau rédacteur en chef est en train de faire connaissance avec le milieu : il essaie de se mettre dans la poche les gens influents, il pense y arriver, il a souvent au téléphone Samuel ou Suzy qui lui permettent de penser qu’il est au plus proche du pouvoir. Ce n’est qu’un leurre, puisque chacun a besoin de l’autre pour sa carrière et que tout cela n’est qu’un jeu de dupes. Pourvu qu’il ne le découvre pas de manière aussi douloureuse que son prédécesseur.

Suzy et moi, nous continuons notre petite aventure. Nous sommes suffisamment expérimentées pour ne pas savoir où cela nous mènera. Nous prenons le temps de vivre l’instant. De toute façon, nous ne pourrons pas nous marier : le gouvernement est revenu sur le mariage pour tous. Nous nous faisons discrètes dans la rue et en public, car des bandes de voyous se sentent maintenant légitimes pour tabasser ce qui n’est pas conforme aux directives de la chef d’État. Mais dans le petit milieu intellectuel dans lequel nous évoluons, cela ne pose pour l’instant aucun problème.

Dans ce tout petit monde-là, j’ai fait découvrir à Suzy et nous avons diffusé la drogue d’Hugo et Elisa, qui sont finalement revenus me voir un soir : l’EstoMemor. C’est un grand succès : les gens sont heureux de plonger dans une douce mélancolie, de redécouvrir leur folle jeunesse, leurs amours d’antan, les jours heureux durant lesquels ont pouvaient fumer au restaurant et au travail, le temps du diesel roi, quand les voitures consommaient 20 litres au 100 et où l’on conduisait sans ceinture. Le monde des soixante-huitards qui avaient finalement conduit le fascisme au pouvoir.

Cette douce nostalgie, cette couleur sépia qui envahit doucement la France est une échappatoire à une réalité dans laquelle le Franc a remplacé l’Euro et où l’inflation galopante a commencé. Bientôt, il faudra une brouette de « Pascal » pour faire le plein de super sans plomb.

Ma voisine est heureuse avec son prof de maths. Ils oublient à deux toutes les difficultés de leur métier. Difficultés accrues depuis que la présidente de la République a déclaré qu’il n’y avait plus lieu d’aider les « quartiers sensibles » et que les effectifs des classes étaient passés à trente. La situation était explosive dans son collège. Les élèves en voulaient tellement à la société que Jennifer avait peur : elle a demandé sa mutation, comme beaucoup de ses collègues, laissant à d’autres, plus jeunes et moins expérimentés, le soin de s’occuper des petits pauvres issus de l’immigration.

Durant l’automne 2022, les feux et les émeutes dans les banlieues n’étaient plus du tout contrôlables. 

Épilogue

De mon côté, j’ai enfin rouvert le cahier que Jennifer m’avait offert à Noël et j’ai commencé à écrire un roman…

« Alors que le monde semblait courir à sa perte, que la Syrie brûlait encore et toujours et qu’Alep était pilonnée pour la centième fois, une jeune fille découvrait l’amour, et il lui semblait que le monde était neuf comme un œuf du jour. Les fleurs étaient plus belles que la veille, l’herbe était plus brillante de rosée, les passants semblaient esquisser des pas de danse pour éviter les flaques et la lumière qui baignait la ville n’était rien moins que de l’or. Pour chacun d’entre nous, l’amour réinvente le monde, c’est une banalité et un événement intime extraordinaire, tout à la fois. »

mercredi 8 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 16

XVI 

C’est une salle de province qui sert habituellement aux bals du samedi soir, aux thés dansant du dimanche après-midi et aux galas de gym du club des Joyeuses du bâton de twirling.

C’est une salle qu’on a plongée dans une pénombre intime pour mieux mettre en valeur la scène repeinte de lumière républicaine. Sur chaque chaise, couleurs assorties, un petit drapeau : bleu, blanc, rouge.

Petit à petit, la salle se remplit : la moyenne d’âge est la même que d’habitude pour les thés dansant. Il y a quelques jeunes, ça et là. Peut-on encore dire « jeune » quand on a trente cinq ans et qu’on fait de la politique ? Il y a des cravates, il y a des écharpes et des bonnets. La salle n’est pas encore chaude, on se serre la main, on se fait la bise, mais on garde une petite distance avec l’événement et avec le lieu. On n’en parle pas encore. Dans le fond, on vient pour observer, pour se renseigner, mais on ne sait pas à quoi on s’attend…et puis, la politique, les politiques…On garde ce petit cynisme prudent : « Bah ! qu’est-ce qu’on va bien nous raconter, encore… » Faire mine de ne pas y croire, garder son manteau, attendre de voir.

Quand la salle est pleine – elle est toujours pleine, on prévoit des paravents à tirer s’il y avait moins de monde, mais il reste toujours des gens debout, et si c’était vraiment un bide, on ferait des photos serrées…– quand la salle commence à bourdonner, à s’accorder comme un orchestre, on note comme une légère modification de l’ambiance. On n’attend pas le Messie, non, on n’attend même pas Johnny à Bercy. Mais on attend quand même un type qui passe à la télé et dans le journal. Un type qui fait partie du conseil régional et qui pourra peut-être monter à Paris pour nous représenter. Un futur député. Un de ceux qui ont le pouvoir. Un pouvoir. Une parcelle de pouvoir. En tout cas, plus de pouvoir que nous, que vous, que moi.

Et puis la musique passe du style ascenseur à la musique d’entraînement de Stallone. La politique n’est pas forcément un lieu de finesse musicale. Mais le signe est fort : les lions vont rentrer sur le ring, les boxeurs arrivent dans l’arène. C’est quand le signe est fort, en politique, que tout se joue. Mais trêve de cynisme : quand la salle, unanime, tombe le manteau, se lève de sa chaise, se saisit du drapeau et se met à applaudir comme un seul homme, on est saisi, même si l’on n’y croit guère.

Et puis les discours commencent. C’est un rituel, c’est une organisation bien réglée : tout d’abord, c’est le joueur local qui parle : un maire ou le secrétaire du parti. Sur son terrain, devant son public d’administrés. Il les connaît presque tous par leur nom. Mais quand même, il est un peu plus suant que d’habitude, un peu plus tendu : il faut assurer la première partie de la star. Vient ensuite le mec au-dessus. Le député qui s’apprête à passer le relai, par exemple, ou le sénateur qui vient encourager un futur confrère. Une star locale, c’est sûr, à laquelle on serre la main de temps en temps. On l’a entendu cent fois, on connaît déjà ses répliques, on peut dire, au fil des intonations, au gré du rythme et du phrasé, s’il est en forme ou pas, s’il a forcé un peu sur le Pomerol durant le dîner. Enfin, quand la Madame Loyale d’un soir - une dame, forcément, pour introduire tous ces messieurs - annonce le candidat, c’est l’apothéose. On se lève pour l’accueillir. On crie dans les rangs, on est bouillant, ça y est, on a tombé la veste et desserré la cravate, comme entre le digeo et l’orgasme.

Celui qui n’a jamais assisté à un meeting politique ne peut pas comprendre ces instants d’adhésion collective. Peut-être ceux qui vont à la messe. Quand le curé s’entend dire « Et avec votre esprit », peut-être cela se rapproche-t-il du vibrant cri de la foule assemblée autour du candidat qui termine son discours par un glorieux « Vive la République, vive la France ! ». Mais il n’y a plus guère de catholiques, le dimanche dans les églises. Il y a encore quelques citoyens qui croient à la politique…comme en Dieu ? Non. Comme en l’Homme.

Le problème de ces meetings, c’est qu’ils ne s’adressent qu’aux convaincus, même s’ils sont excellents pour le moral : nous ressortîmes plein d’espoir de ce moment de liesse, mais avec la crainte vague que ça ne suffirait pas.

mardi 7 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 15

XV 

Comme je n’avais aucune réponse concernant les offres d’emploi pour lesquelles j’avais postulées, j’ai accepté l’offre de Suzy. A l’essai. Le but était de toute façon à échéance très réduite. Nous allions tenter de faire élire Rasier député. En premier, c’était l’investiture au sein du parti qui nous intéressait. Il fallait donc que Sam soit dans le journal le plus souvent possible, qu’il gagne en notoriété, en popularité.

J’avais prévenu : le journal n’était pas suffisamment lu pour que cela marche. Suzy m’affirmait que tout le milieu politique local lisait assidument le journal. C’était peut-être vrai, mais il fallait aussi qu’on le voit partout ailleurs. A la radio, à la télé, sur les médias web, sur les réseaux sociaux et sur le terrain.

Mais nous avions maintenant un levier important en la personne de Gontrand. Nous avons fait un chantage terrible : nous n’avons pas retiré la plainte immédiatement, nous avons attendu que les premiers articles paraissent. Le deal était simple : il fallait de l’élogieux, des photos avantageuses, une couverture de chaque événement où Rasier serait présent.

On a eu des vernissages, des distributions de tracts à la sortie de l’usine, des projets d’éducation soutenus par le conseil régional dans les lycées de la circonscription. A chaque fois, on écrivait la déclaration de Rasier au couteau : il fallait que ce soit clair, concis et très engagé.

Suzy et moi nous entendions à merveille pour cela. J’avais le style, elle avait les idées et parfois, l’inverse.

Rasier a commencé à être vu différemment par les caciques de son parti : on l’a invité aux réunions internes, on l’a testé un peu. Nous le coachions autant que possible pour le préparer à ces entretiens. Il fallait qu’il soit capable d’impressionner les vieux : avec Suzy, nous avions une idée très précise de ce que cette génération attendait. Toute notre vie, nous avions été à la botte de ces soixantenaires. Ils appréciaient la culture, la convivialité, le bon vin, ils aimaient la chanson française, les références aux humanités classiques. Il fallait connaître le monde politique depuis 1981 – au moins –, les revirements de chaque ministre, les travers, les vices politiques, les courants auxquels ils avaient appartenu. Nous avons passé des heures à briffer notre poulain. Il ne se débrouillait pas si mal. Il savait tout des différents atermoiements de Mélenchon, du passé trouble de Longuet, des casseroles des Balkany. Gauche, droite, y compris les extrêmes, il fallait qu’il assure. Nous avons fait sa culture politique, nous l’avons initié aux rouages du pouvoir. Il pouvait tenir une conversation avec n’importe quel passionné de politique au parti. Il savait maintenant parler grands crus de Bourgogne et connaissait le titre du dernier prix Goncourt, ainsi que les détails polémiques du dernier Houellebecq. Avec Suzy, nous nous rendions compte à quel point nous avions les mêmes références d’une culture paternaliste et médiatique. Cette culture de vieil homme blanc et riche. Nous avions conscience toutes les deux que c’était grâce à cette culture que nous avions réussi dans nos domaines respectifs : quand on est une femme, peut-être encore plus, il faut être capable de comprendre ce qui fait avancer le monde, il faut s’approprier ces codes sociaux-économiques.

Nous avons aussi transmis des techniques de prises de parole, de gestion de réunion, de communication apprises au fil de nos carrières. Nous lui avons appris quelques mots de patois local – toujours bienvenus dans un discours au pied levé, pour souligner qu’on est d’ici – et nous lui avons appris à rebondir sur n’importe quelle situation, avec humour et simplicité. Dans le même temps, nous lui avons enseigné comment mettre de la profondeur dans tout, même dans l’inauguration d’un nouveau banc sur un trottoir. C’est un art, ne croyez pas que c’est inné !

Nous lui avons fait suivre un entraînement digne d’un candidat à la présidentielle.

Les passages répétés dans le journal finirent de convaincre le sérail local : Rasier était l’homme de la situation, un peu de jeunesse ne ferait pas de mal – tu te rends compte, il a 40 ans, un gamin ! Il fallait que le parti l’investisse. Du renouvellement ! Et quel homme sympa ! Quel bon vivant ! Quel puits de science ! Comment ne l’avait-on pas remarqué plus tôt ?

Ses déclarations sur les gens qui sentent mauvais ? Oubliées ! Erreur de jeunesse ! Ce n’était pas si grave – et il n’avait pas tout à fait tort, en plus, le bougre ! Et puis il passe si bien à la télé !

Gontrand, une fois l’annonce de l’investiture faite, nous a demandé s’il fallait continuer. Il commençait à trouver Rasier rasoir ! Nous avons insisté pour que la campagne de promotion continue un peu, jusqu’à la semaine précédant l’élection. Encore quelques papiers, toujours sur l’activité de conseiller régional, jamais sur la campagne pour la députation. Gontrand m’a alerté : on commençait à essuyer quelques critiques, quelques commentaires négatifs sur le site du journal. Et les statistiques n’étaient pas bonnes du tout sur ces articles. C’était sur Facebook que les gens se déchaînaient le plus. On l’appelait le « Macron local », on se moquait de sa façon de parler, de son arrivisme. Les méthodes qui avaient fonctionné avec le marigot politique ne prenaient pas sur l’électorat.

J’avais prévenu Suzy dès le début sur ce biais : on ne pouvait pas plaire à tout le monde et à son père, on ne pouvait pas plaire à ses pairs et au peuple. C’est pour cela que j’avais prédit qu’il ne serait pas élu, même s’il était investi avec brio.

Suzy m’a rétorqué que j’étais pessimiste. Nous avons organisé un meeting de campagne, pour tenter de galvaniser les troupes.

lundi 6 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 14

XIV 


Deux policiers sont venus le matin du 30 décembre pour nous avertir, Mlle Lekan et moi, que l’enterrement de M. Ninne aurait lieu le jour suivant à l’église du quartier.

Nous nous sommes concertées et nous avons choisi ensemble une plaque sur laquelle nous avons fait visser « A notre voisin, pensées ». Nous ne l’avons pas commandée sur Facebook, finalement, nous avons fait marcher le commerce local et réel, même si celui des pompes funèbres ne souffrait pas de la crise. Nous nous sommes rendues dans la grande église sombre et austère. Nous étions les seules à suivre l’office. Le prêtre a expédié les sacrements et les prières, il a bredouillé quelques mots banals sur le défunt qu’il n’avait jamais vu. La police n’avait rien dit quant au suicide : elle redoutait que l’église fasse des difficultés. Mensonge par omission. Et une occasion de plus pour constater que personne ne lisait plus le journal : même le curé !

Si nous avions su prier, nous aurions demandé pardon. Devant la petite concession qui contenait déjà le cercueil d’Augustine Ninne, nous nous sommes recueillies quelques minutes pendant que les fossoyeurs jetaient les premières pelletées de terre sur la boîte.

Je pensais alors que l’incinération était plus efficace et plus discrète. Le bruit de la terre et des cailloux résonnant sur le cercueil me fit froid dans le dos. Cela devait faire un vacarme à réveiller les morts.

Nous sommes allées boire un verre, avec Jennifer, dans le café le plus proche de l’église. Le Café de la Poste. Je n’ai pas eu le cœur à faire une plaisanterie sur le fait que tout cela s’était passé comme une lettre à la poste…C’était trop triste, ces funérailles sans ami, sans famille, sans âme. Je repensais à la cérémonie pour ma mère. J’avais fait bien piètre figure, moi aussi. Les croque-morts avaient raison : je culpabilisais maintenant de n’avoir rien fait de plus.

Jennifer m’a dit qu’il n’était pas trop tard pour faire quelque chose, pour écrire un texte, pour transformer tout cela. Je ne savais pas vraiment ce qu’elle voulait dire. J’ai dit oui, poliment. J’ai fait le lien avec mon eczéma : j’avais passé un cap. J’en souffrais depuis mon adolescence, depuis que j’avais lu la tristesse inscrite dans le regard de ma mère. Et à sa mort, voilà que j’en étais libéré.

« Psychosomatique », a glissé Jennifer.

Elle avait raison. Mais j’avais trop envie de lui raconter le début de mon aventure avec Suzy. Nous avons passé un moment au café, comme deux vieilles copines à nous raconter nos vies.

En cette période fin d’année, Jennifer était pleine de bonnes résolutions : elle préparait la nouvelle année, elle préparait son avenir. Elle avait abandonné l’idée de s’inscrire sur un site de rencontres. Elle cultivait un faible pour un collègue de maths (pas celui avec la petite mallette) : elle voulait compter sur son charme. Je ne pouvais que l’encourager !

Et nous sommes rentrées, bras dessus, bras dessous.

dimanche 5 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 13

XIII 

Elle était seule. J’étais encore à mon chagrin et elle me présenta ses condoléances, comme il se doit. Elle eut des mots doux et intelligents : qu’une mère est unique, qu’on l’aime ou qu’on la déteste…Qu’elle nous a construit, même si on n’y avait pas pris garde, même si l’on ne s’en était pas rendu compte. C’est quand elle disparaît qu’on se rend compte qu’on pleure pour la première fois sans pouvoir se reposer sur son épaule.

Je n’avais pas souvent pleuré sur l’épaule de ma mère, en vérité. Mais ses propos étaient beaux. Je l’ai fait rentrer chez moi et je lui ai proposé un verre. Elle a préféré un café et je lui ai dit que je souhaitais parler d’autre chose que de ma mère. Elle a avalé son café très vite et s’est levée en disant qu’elle ne voulait pas me déranger à un moment si funeste.

Elle ne me dérangeait pas, bien au contraire, j’appréciais la visite de courtoisie. Et puis j’imaginais qu’elle avait des choses à me raconter. Et puis…et puis…

Je l’ai invitée à se rasseoir, je lui ai resservi un café.

Elle a souri. J’étais beaucoup plus calme que d’habitude en sa présence. J’étais sur mon terrain. J’étais pleine d’émotions contradictoires, j’étais triste et libre.

Je la désirais plus que jamais, mais je savais que je l’aurais bientôt. Ou qu’elle m’aurait bientôt.

Comme j’avais interdit le sujet de ma mère et que nous avions épuisé les banalités, nous en sommes venues à l’affaire qui nous avait permis de nous rencontrer. Elle m’a expliqué que l’enquête était désormais ouverte et que les perquisitions avaient eu lieu au journal. On cherchait sur les ordinateurs, les pièces à conviction : qui avait publié l’interview, depuis quel poste, et quel téléphone avait capté la conversation ? Je me souvins que j’avais posé tout ça sur mon bureau avant de partir, mon ordinateur et ma carte SIM pro. Mais j’avais tout nettoyé, changé les codes…La police risquait de ne pas trouver grand chose, à part sur le cloud. Suzy a grimacé. « Vous pensez ? »

J’en étais sûre. Finalement, plus le temps passait, plus il me semblait que cette affaire était vouée à l’échec pour Rasier. Mais Suzy n’était pas du genre à se laisser abattre.

« - C’est vrai. Je pense aussi que passée l’écume des trois premiers jours, tout ça n’a aucun intérêt. Sam n’arrive même pas à réussir ses scandales : il est trop lisse, trop formaté, malgré mes conseils. Vous avez remarqué, d’ailleurs, dans son interview, à quel point il est capable de manier la langue de bois. S’il avait réussi le concours, il serait rentré à l’ENA et il y aurait été un bon élément. Le parfait politique. Mais il n’a pas été fichu de réussir le concours, évidemment. Il a fait deux ou trois ans de droit à la fac, il a végété de petit boulot en petit boulot, je l’ai pris au cabinet…Mais c’est un boulet…Bref. J’aimerais tout de même continuer un peu l’aventure politique avec lui. Il a quand même été élu. Vous savez que le communiqué de presse que nous avons écrit l’autre jour, vous vous souvenez ? Sur la pollution…Eh bien ! Il a fait réagir, comme espéré. On a obtenu un reportage sur la radio locale et un petit sujet sur France 3. Et surtout, le directeur de com’ de l’usine nous a téléphoné pour nous demander de le retirer, de faire un démenti ! Incroyable, hein ! C’est le début de la gloire : on dérange ! 
- Oui, mais dans les faits, ça changera quelque chose ?
- Bah…Bien sûr que non. L’action des politiques ne sert pas à grand chose, dans le fond. Il en coule de l’encre pour écrire des communiqués de presse, mais il coule aussi de l’eau sous les ponts avant que cela ait de l’effet ! Je ne suis pas naïve ! Mais l’important est qu’on parle nous, que les gens voient notre bonne volonté, le travail qu’on fournit.
- Vous dites nous tout le temps ? - Oui…je sais…mais…je suis la tête, il est les jambes !
- J’avais compris !
- Revenons à notre affaire…Ce qui m’intéresse, c’est la crise de la PQR que révèle tout ça…
- Quel est le rapport ?
- La crise est bien installée, on le sait. En fait, ce petit fait divers dans lequel Samuel et vous avez été pris en étau était profitable à la rédaction et à moi. Je veux promouvoir Sam, le mettre sur le devant de la scène : il me faut de la presse, encore et encore. Mais une presse efficace. Une presse mourante n’est intéressante pour personne. J’ai besoin d’une presse qui a des milliers de lecteurs. Et là, les scores du journal local sont épouvantables. Par contre, lors de notre affaire, les ventes ont explosé : c’était tout bénef pour nous comme pour eux. Vous comprenez ? »

Je comprenais : Gontrand était heureux, Samuel avait gagné en notoriété. Je ne savais pas où elle voulait en venir. Mais tout ce qu’elle me disait était un juste constat.

« - Venez en au fait, Suzy. Je peux vous appeler Suzy ?
- Vous pouvez, Sandrine », me répondit-elle avec un grand sourire.

Et elle me demanda si je voulais être conseillère en communication pour elle et Rasier. J’ai demandé plus d’explications :

« - C’est simple : vous connaissez parfaitement le terrain, les gens, les politiques, les habitudes, les journalistes. Et vous savez comment fonctionne internet, j’ai l’impression, et les réseaux sociaux, les différences entre Facebook, Twitter…Tout ça me dépasse un peu. J’ai un compte Facebook, mais il est vide et je n’y vais jamais.
 - Oui, en effet, difficile d’avoir des infos sur vous, sur internet : vous protégez bien votre identité !
- Vous avez cherché ? C’est la seconde fois que je remarque combien vous êtes curieuse ! Monsieur Ninne avait donc vraiment tort sur votre nature profonde !
- Ma curiosité est sélective… »

Elle a paru un peu troublée, mais elle balaya vite ce sentiment sur son visage. Cette femme me rendrait folle.

« - Reprenons…Si vous acceptez, je vous propose qu’on travaille un concept qui me tient particulièrement à cœur : celui de la post-vérité.
- Ou plutôt celui de la crédulité, non ?
- Vous connaissez le sujet assez finement, déjà, je vois.
- J’y ai déjà un peu réfléchi, obligation professionnelle, j’ai lu quelques publications.
- Je vous propose que nous fassions une expérimentation grandeur nature… 
- Je veux bien expérimenter avec vous…Tout ce que vous voulez… »

Imperceptiblement, je m’étais rapprochée d’elle… Elle semblait imperturbable et même si j’étais admirative de l’intelligence de ses propos, j’aurais aimé un peu plus de chaleur…Mais, sans toutefois me repousser ou s’éloigner, elle a continué :

« - Souvenez-vous des élections américaines et des françaises, 2017, 2022 ! Les deux ont fonctionné de la même façon pour les deux candidats populistes. Les deux ont un cœur d’électorat suffisamment fan, complétement accro, à vrai dire, pour qu’ils puissent dire ou faire n’importe quoi sans être remis en cause. C’est la crédulité que vous évoquiez. En fait, ce phénomène n’est pas nouveau du tout, il existe avec beaucoup d’hommes politiques (ou de chanteurs, d’acteurs, mais le public n’est pas le même). C’est sur ce principe que les religions prennent racines. Chez les hommes politiques, on appelle ça communément le charisme. Certains le possèdent du côté obscur de la force : c’est le cas pour les deux que je viens de citer, qui flattent les bas instincts du peuple et méprisent les élites. D’autres en usent de manière plus intéressante. Mais le principe est le même : il faut arriver à dire des choses avec conviction et autorité pour être cru, quoi que l’on dise. Comme un curé, comme un pasteur, comme…
- Samuel n’a pas encore ce pouvoir !
- C’est là que j’ai besoin de votre aide…de ton aide. »

Elle planta son regard dans le mien, passa une main autour de mes épaules et effleura de l’autre mon visage. Je me laissais glisser doucement vers elle et nous nous embrassâmes. Il nous fallut peu de temps pour en venir aux mains.

Il est un âge où l’on ne prononce plus la phrase « jamais le premier soir ». C’est peut-être bien le dernier qui nous est offert. Mais on garde toujours ses angoisses de jeune fille, malgré tout : suis-je épilée ? Serai-je à la hauteur de ses attentes ? Et si elle me trouve…trop ou pas assez…

Mon pull à col roulé fut un peu difficile à retirer. Je me rendis compte à cet instant qu’il y avait déjà quelques jours que mon eczéma avait disparu, comme par enchantement.

Nous avons passé un moment de tendresse et de passion sur mon canapé qui n’avait plus vu cela depuis très longtemps. Suzy était au lit comme dans la vie : directe et efficace.

Pendant qu’elle me caressait et qu’elle me faisait jouir, sa main plaquée sur mon sexe, elle me glissait à l’oreille qu’elle avait su dès notre première rencontre que nous nous retrouverions dans cette position si agréable...

Difficile de reprendre un entretien professionnel après un moment pareil ! Alors je suis allée chercher du Chablis dans mon frigo. Nous avons bu à notre plaisir.

Mais la voilà repartie dans ses explications. Froide et calculatrice – mais tellement sexy – cette femme n’avait en fait qu’une obsession, et en véritable stratège, elle me confia le plan qu’elle échafaudait pour son neveu :

« - Le but est donc de créer une aura positive autour de lui. Une image hyper sympa, rassurante, une impression d’honnêteté et de sincérité.
- Suzy, tu te rends compte que c’est très mal parti ! Il a dit qu’il n’aimait pas les gens, ça risque de lui coller un peu à la peau, tout de même !
- Tu crois qu’on ne peut pas repartir à zéro ?
- Sur internet, on ne peut pas. Un faux pas y est inscrit pour toujours. Les sex-tape des artistes, les casseroles des ministres, des présidents y traînent pendant des années, elles finissent toujours par ressortir au mauvais moment. As-tu observé ce qui s’est passé avec Sarkozy ? Pendant tout son mandat ce qui sortait quand on tapait son nom sur Google, c’était cette vidéo tournée en Russie après un entretien avec Poutine. Il paraissait ivre. Cela l’a poursuivi longtemps. Et il y a eu aussi le « Casse-toi pauv’ con ! » qui a fait les choux gras d’internet…On a tenté d’expliquer les situations, ensuite, pour dédouaner Sarko. Mais ce qui reste, dans l’esprit des gens, ce n’est pas que le président venait d’être humilié par Poutine en 2007, comme on tente de le faire croire aujourd’hui. C’est juste qu’il avait bu et qu’il n’a pas représenté la France dignement. C’est aussi un peu pour ça qu’il n’a pas été réélu en 2012.
- Tu as raison, sur le fond. Mais le scandale de Sam est tout petit, insignifiant…On est loin de la sex-tape !
- La mémoire d’internet est redoutable.
- Et si on faisait chanter Gontrand…me glissa-t-elle…
- Et si on faisait l’amour ? répondis-je badine… Elle m’embrassa, mais elle poursuivit…
- Un petit chantage, juste pour qu’il retire l’enregistrement, tu vois ? Et si on lui promettait de ne plus le poursuivre en échange d’une campagne de sympathie au profit de Sam ?
- Oui, c’est envisageable, même si l’enregistrement a déjà été copié, dupliqué, repris, multiplié : c’est la force des réseaux sociaux. En revanche, Gontrand sera prêt à tout pour que la plainte soit retirée. Mais je pense que l’influence de la PQR est si faible que même si on mettait Samuel sur toutes les pages pendant trois mois, ça ne changerait pas grand chose à sa carrière.
- On fait le pari ?
- On parie quoi ?

 Et je l’embrassais à mon tour, en essayant de mettre un peu de langueur et de passion dans mon baiser. Je commençais à trouver la conversation pesante…

- On parie qu’on arrive à le faire élire député en juin…Et je t’emmène en vacances sur mon voilier en Corse…
- Le jeu en vaut la chandelle ! »

Nous avons refait l’amour.

Suzy continua de me parler à l’oreille pendant nos ébats. Elle m’avoua que cela faisait longtemps qu’elle était seule, qu’elle m’avait trouvée sexy dès le début et qu’elle ne pensait plus qu’à moi, ces derniers temps.

Je ne sais pas si c’était vrai. Mais c’était le bonheur.

samedi 4 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 12

XII 

Jennifer m’a raccompagnée doucement vers la sortie. Elle m’a dit : « Venez, nous allons boire un coup. » Elle est restée silencieuse, elle m’a tenu les épaules et nous nous sommes dirigées vers le Café des Sports qui jouxte le crématorium. Le café des sports. La vie est un sport de combat, mais qu’en est-il de la mort ?

J’avais envie soudain de faire une interview du tenancier : comment sont les gens qui viennent après un enterrement ? Voilà un bon sujet d’article ou de roman. Le bistrot après le crématorium. La vie après la mort.

Nous avons juste commandé un café noir et je n’ai pas importuné le bistrotier avec mes interrogations métaphysiques.

Jennifer est restée silencieuse. Elle attendait que je veuille bien m’exprimer. J’ai apprécié cette délicatesse.

J’ai sorti le papier avec le texte que j’aurais dû lire et je lui ai tendu. J’ai ajouté : « Je n’ai pas pu lire, finalement. J’ai raté ma relation avec ma mère du début à la fin. »

Elle a lu en silence. Elle m’a dit que j’avais bien fait. Que le jour de l’enterrement, il y a des gens qui sont comme dans un public qui ne viennent que pour le spectacle. Qu’elle avait vécu ça avec son grand-père qui était un homme connu et apprécié, qui avait une certaine notoriété dans la ville où il était mort. Il y eut affluence pour l’enterrement. Les petits-enfants avaient décidé de lire collectivement un texte écrit ensemble. Les gens qui étaient venus les voir à l’issue de la cérémonie n’avaient parlé que de cela : vous n’avez pas pleuré, bravo, vous êtes forts et puis ce que vous avez écrit, c’était beau, c’était tellement votre grand-père, oh ! la ! la ! j’en ai encore la chair de poule. Ah ! Si vous n’avez pas pleuré (enfin sauf la petite, mais on comprend, elle avait tellement de peine, la petite), nous je peux vous dire que dans l’assemblée, les gens ont sorti les mouchoirs…

On se passe de tout commentaire, dans ces moments-là. On ne désire que le silence, le repli sur soi.

Jennifer s’arrêta soudain et se mordit les lèvres : « Je suis trop bavarde, désolée. »

Elle s’est tu à nouveau. J’ai bu mon café. Je n’ai rien trouvé de mieux que de déblatérer une banalité, un propos de psychologie de comptoir. Le lieu s’y prêtait.

« Ma mère m’empoisonnait. Elle laissait planer sur moi les grandes ailes de sa réussite et je ne retenais que l’ombre de mes échecs, qui apparaissaient en creux. »

Un silence un peu pesant plus tard, Jennifer a noté très justement que j’avais parlé au passé.

Je n’ai pas voulu poursuivre. Je lui ai demandé si elle allait mieux. Elle me semblait radieuse. Elle m’a répondu qu’elle aussi, elle avait tourné la page. Qu’elle se sentait bien plus libre, bien plus adulte depuis ce sinistre Noël.

J’étais épuisée. Je n’écoutais qu’à moitié et je voulais rentrer chez moi. J’avais à peine salué les membres de la famille et les vieux amis de ma mère : ma voisine m’avait permis d’échapper à cela. Je l’ai remerciée chaleureusement. Elle a compris que j’avais besoin de me retrouver.

J’ai repris ma voiture. Il faisait gris, un vrai temps d’enterrement. J’ai pensé qu’il faudrait d’ailleurs remettre ça bientôt avec Monsieur Ninne. Sale période. Je n’avais pas roulé depuis longtemps. J’ai eu envie de faire un tour : la ville était encore plus déprimante qu’avant les fêtes, encore plus vide, à cause des vacances. Les magasins étaient fermés ou complétement déserts. On ne pouvait pas dépenser deux fois l’argent qu’on n’avait pas.

Je suis rentrée rapidement. La campagne était si morne, si râpée que je ne trouvais pas de blues assez lent et mélancolique dans ma playlist pour accompagner cette tristesse.

Sur mon palier, m’attendait Suzy.

vendredi 3 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 11

XI 

Je n’ai pas eu le temps d’écouter ce qu’elle voulait m’exposer. J’imaginais assez bien le complot que ce pouvait être. Mais mon téléphone a vibré dans ma poche : c’était la maison de retraite. J’ai pris l’appel, évidemment.

Cette fois-ci, ma mère était morte.

Je suis sortie, livide, du bureau de l’avocate. J’ai à peine bredouillé quelques explications, mais je crois qu’ils ont compris.

J’ai couru dans les rues désertes de décembre. À la maison de retraite, on m’attendait et on a mis en œuvre avec moi toutes les techniques d’accompagnement des parents de patients éprouvant le deuil. On m’a parlé de ses derniers instants, de sa maladie qui avait pris le dessus. Du fait qu’elle n’était plus la même personne, que c’était mieux ainsi. Et puis on m’a demandé si je voulais parler, on m’a écoutée avec beaucoup d’attention tenir des propos sans suite et sans intérêt, des banalités, sans doute les mêmes pauvres mots que tout le monde, car face à la mort de sa mère, on n’a pas le devoir de faire preuve d’imagination ou d’originalité. On souffre et on ne comprend pas, on refuse de voir la vérité, on cherche des responsables, on se dit que c’est de sa faute. Tout cela très vite et en même temps. Et les infirmières, les aides-soignantes ou la directrice de la maison de retraite sont là pour vous écouter en penchant la tête avec compassion, en acquiesçant à tous vos propos, en vous entourant avec chaleur et en faisant des mines de circonstance.

Et puis je suis entrée dans sa chambre. Tout les appareils avaient disparu, remplissant sans doute à l’heure qu’il était, d’autres missions, auprès d’autres mourants. Elle était dans sont lit, le drap jusque sous ses épaules, les bras posés sur le couvre-lit, parallèles, tellement naturelle, tellement plus calme et apaisée que le matin de Noël, tellement plus arrangée aussi, ses cheveux blancs tirés en arrière, sa bouche close, ses yeux fermés. Elle semble dormir, voilà ce que je me suis dit, banalement, elle est partie en paix. Et j’ai trouvé moi aussi une sorte de quiétude. Je lui ai pris une main, elle m’a semblée de cire, froide et raide. Il fallait que je sois en contact avec elle, une dernière fois. Celle qui m’avait mise au monde était là, sans vie. J’avais été sa fille, pendant la plus grande partie de ma vie. J’avais été sa mère, à la fin. Ce lien mère-fille venait de prendre fin. Les paroles de Barbara me sont soudain revenues : « c’est drôle, jamais on ne pense au-dessus de 18 ans qu’on peut être une orpheline, en n’étant plus une enfant… »

 Pas étonnant que le souvenir de ma mère m’ait obsédé ces derniers jours. A croire qu’elle venait me chercher et qu’elle me hantait avant même d’être un fantôme.

Mais là, devant son corps froid, soudain, je me sentais libérée. Elle n’était bel et bien plus là. Plus là pour m’imposer son modèle de femme libre et indépendante, plus là pour me dire ce que je devrais faire. C’est drôle à 45 ans, à l’âge où l’on est classée chez les seniors à Pôle Emploi, à l’âge où l’on nous range dans la catégorie « MILF » ou « femmes matures » sur les sites pornos, de se dire qu’on n’est plus une enfant. La chanson de Barbara ne disait pas tout à fait cela, je crois. Le paradoxe m’interpelait…

Dans les quelques jours qui ont suivi, j’ai dû régler les formalités liées au décès comme un zombie, j’ai signé les documents, je me suis occupée des pompes funèbres, j’ai fait paraître un avis de décès, j’ai organisé les funérailles sans en avoir grande conscience. Je ne garde aujourd’hui aucun souvenir de tout ces détails pénibles. Quand on m’a demandé une première fois, j’ai refusé de parler lors de la cérémonie au crématorium. Ma mère avait demandé de ne pas avoir de cérémonie à l’église. Elle avait quelques vieux amis, il y avait un peu de famille lointaine, nous serions à tout casser une vingtaine dans la salle un peu froide qu’on appelait pudiquement « lieu de recueillement ». On m’avait demandé si j’avais des préférences pour la musique, pour les textes qui pouvaient être lus. J’avais répondu, d’abord, que je ne savais pas, que ma mère aimait Brel…J’avais du mal à réfléchir. Fallait-il que ce soit une chanson qu’elle aimait, elle ? Ou une chanson qui me plaisait, à moi ? Fait-on cette cérémonie pour le mort ou pour les vivants ? Devant mon indécision, le conseiller des pompes funèbres m’avait dit qu’ils avaient tout un tas d’idées qui plaisaient en général, qu’ils pouvaient se charger pour moi de choisir.

 J’ai trouvé l’idée épouvantable : le catalogue contenait un peu de tout, de l’Adagio d’Albinoni à Puisque tu pars de Jean-Jacques Goldman, en passant par des chansons de Lara Fabian que je n’avais jamais entendues de ma vie. J’ai demandé un peu de temps pour réfléchir. Je me suis dit que Rémusat n’était pas une mauvaise idée. C’était l’air qui m’était venu à l’annonce de sa mort. « Vous ne m’avez pas quittée, le jour où vous êtes partis, vous êtes à mes côtés, depuis que vous êtes partis… » Ils ne l’avaient pas dans le catalogue et l’employé ne connaissait pas. Il m’a demandé de lui amener un CD.

J’ai cherché un texte. Non seulement je n’avais aucune idée – et les propositions des pompes funèbres étaient tous plus lénifiantes les unes que les autres – mais en plus, je ne savais pas qui pourrait le lire. Je ne m’en sentais pas capable. Je sais que j’aurais fondu en larmes. Que je me serais écroulée. Je ne voulais pas me donner en spectacle, non plus.

On m’a fait comprendre qu’une seule chanson, c’était un peu mince et qu’en plus, elle était trop enjouée. Qu’on pourrait la passer en fin de cérémonie, quand les gens quitteraient la salle, mais qu’il fallait prévoir autre chose, que cela dure au moins un petit quart d’heure. On m’a presque culpabilisée, en me disant que c’était le minimum pour accompagner dignement ma mère.

J’ai cherché. J’ai rappelé le bureau des pompes funèbres. Je leur ai demandé si l’on pouvait tout lire, si l’on pouvait choisir vraiment ce qui nous touchait. Ils ont dit oui, bien sûr, madame. J’ai ajouté, prévoyez donc le Requiem de Mozart, ça meublera, au moins, c’est beau…

J’ai raccroché. Je me suis demandé si c’était une bonne idée ou pas. En cherchant encore, j’ai retrouvé un texte que j’avais entendu il y a quelques années sur une scène et qui m’avait bouleversée, moi qui n’avait pas eu la chance – ou qui n’avait pas connu l’horreur – de mettre un enfant au monde. Un texte d’Eve Ensler, extrait des Monologues du Vagin : « J’étais là, dans la salle ».

J’étais là, dans la salle, quand son vagin s’est ouvert. 
Nous étions tous là, sa mère, son mari et moi,  
Et la sage femme à l’accent russe, avec toute sa main 
Plongée dans son vagin, palpant et tournant avec son gant 
En caoutchouc tout en bavardant avec nous 
Comme si elle essayait de débloquer un robinet. 

J’étais là, dans la salle, quand les contractions 
L’ont fait se tordre, 
Et pousser par tous ses pores des gémissements inconnus 
J’étais là encore, après des heures, quand elle a poussé soudain un cri sauvage, 
Battant avec ses bras l’air électrique. 

J’étais là quand son vagin s’est transformé,  
D’humble orifice sexuel  
En passage plus vieux que la nuit des temps, en un vaisseau sacré,  
En un canal vénitien, en une source profonde avec un tout petit enfant blotti en son milieu 
Et qui attendait qu’on le délivre. 

J’ai vu les couleurs de son vagin. 
Elles étaient changées. 
J’ai vu le bleu des hématomes,  
Le rouge vif des boursouflures,  
Les gris-rose - les ombres. 
J’ai vu le sang perler sur le bord comme une sueur, 
J’ai vu le jaune, les humeurs blanches, la merde, les caillots 
Jaillir de partout, pendant qu’elle poussait plus fort, encore plus fort. 
J’ai vu dans ce trou béant, la tête du bébé,  
Rayée de cheveux noirs, je l’ai vue, là, juste derrière l’os, 
Souvenir dur et rond,  
Pendant que la sage-femme à l’accent russe tournait et retournait 
Sa main gluante. 

[…] 

J’étais là quand plus tard, m’étant retournée, je me suis retrouvée en face de son vagin. 
Et moi debout, je l’ai vue 
Elle allongée sur le dos, complètement brisée,  
Meurtrie, tuméfiée, déchirée,  
Saignant sur les mains du docteur 
Qui tranquillement la recousait. 

J’étais là, debout, et son vagin, soudain,  
M’est apparu comme un grand cœur rouge qui battait. 

Le cœur est capable de sacrifice. 
Le vagin aussi. 
Le cœur est capable de pardonner et de réparer. 
Il peut changer sa forme pour nous laisser entrer. 
Se dilater pour nous laisser sortir. 
Le vagin aussi. 
Il peut souffrir pour nous, s’ouvrir pour nous, mourir pour nous 
Et saigner pour nous dans ce monde difficile et merveilleux. 
Le vagin aussi. 
J’étais là, dans la salle. 
Je me souviens.

Je ne savais pas si c’était approprié. Ou plutôt, je savais trop bien que ça ne l’était pas. Que les vieux amis de ma mère ne comprendraient pas et que le peu de famille qui me restait couperait définitivement les ponts. Mais je me disais que ma mère aurait aimé ce coup de folie, ce féminisme militant, cet hommage à la femme, à la mère qu’elle était. Peut-être. En tout cas, je me donnais aujourd’hui la liberté de faire ce que je voulais.

Une heure plus tard, je me ravisais. Je prenais le cahier et le stylo offert par Jennifer et j’essayais d’écrire quelque chose de plus personnel.

« Maman. Tu m’as mise au monde et voilà que tu le quittes. Entre ces deux moments, nous avons appris à nous connaître et à nous aimer. 

Tu étais une femme de convictions, de culture et d’amour. 

Tu avais les convictions et la force de caractère de ces femmes qui vivent libres. Tu ne faisais aucune concession à la société, tu n’hésitais pas à braver les interdits et à décevoir les attentes qu’on portait sur toi pour vivre ta vie comme tu l’entendais. Femme libre, tu auras su me donner ces repères pour que je grandisse. Tu étais née à une époque où une femme n’est jamais une adulte, où il lui fallait l’autorisation de son père, de ses frères ou de son mari pour travailler, pour avoir un compte en banque, pour sortir dans la rue. Et tu t’es battue auprès des femmes de ta génération pour que nous ayons ces libertés. Merci pour cette vie de convictions. 

Tu étais une femme de culture, persuadée que c’est sur le savoir que se construit le progrès. Tu lisais, tu cherchais à comprendre le monde, tu avais été émerveillée par l’arrivée d’internet, ce qui n’était pas courant pour les gens de ta génération. J’étais tellement fière et tellement étonnée, à chaque fois que tu m’appelais pour me parler de tel ou tel article que tu avais lu en ligne, me conseillant d’en parler dans le journal…C’est toi qui m’a donné le goût des mots et de la lecture. 

Tu étais une femme d’amour. » 

J’avais écrit d’un trait tout ce qui précède. Je calais un peu sur la suite. Je me demandais s’il fallait que je parle de ses aventures masculines et comment. On attendait de moi que je parle de l’amour filial. J’en étais incapable. Au diable ce qu’on attendait de moi ! Il fallait bien que j’apprenne, comme ma mère, à faire ce que je voulais ! Je ne savais pas ce que j’aurais pu écrire. Je devrais peut-être m’en tenir à ce texte du monologue du vagin : la naissance, la douleur, la maternité, le sang, la déchirure, les hématomes. Ce n’était pas convenable. Alors j’ai décidé d’écrire quelques banalités :

« Amour familial, amour de ton époux, amour maternel. Il n’est pas d’amour sans preuve d’amour. Tes preuves étaient dans la transmission, dans la confiance que tu mettais en nous, dans la confiance que tu attendais de nous. Tu as aimé, passionnément, tu as aimé charnellement aussi… »

C’était laborieux et ombrageux. Je ne savais pas bien ce que j’écrivais et l’ombre de mes mots m’effrayait.

Le jour de l’enterrement est arrivé. Ma crainte de ne pas pouvoir lire en public a grandi. J’ai abandonné l’idée.

Après une diffusion interminable du Lacrimosa, issue du Requiem, dans une version sûrement volée sur YouTube, tant elle me sembla laborieuse, le croque-mort, en catastrophe a lu très lentement et très mal Le Dernier adieu de Sully Prudhomme, grand succès de son catalogue.

« C'est aux premiers regards portés, 
En famille, autour de la table, 
Sur les sièges plus écartés, 
Que se fait l'adieu véritable. » 

Quand les derniers vers eurent fini de résonner à mes oreilles comme des mensonges creux, quand je réalisais que c’était le Kyrie Eleison de la Grande Messe en Do mineur que je voulais entendre et pas le Lacrimosa du Requiem, j’ai finalement éclaté en sanglots comme je m’étais promis de ne pas faire.

Enfin, la voix pointue de Barbara remplit toute la haute salle. Les yeux brouillés de larmes, j’ai aperçu dans la salle Gontrand tout au fond, regardant le plafond d’un air contemplatif et légèrement détaché, et à l’autre extrémité, le plus loin possible, Suzy et son neveu, droits et dignes, en représentation politique.

Mais une seule personne est venue vers moi avec sincérité pour me prendre dans ses bras et me réconforter.

jeudi 2 novembre 2017

Carte Mère - Troisième Partie - Chapitre 10


Je me suis rendue au bureau de Me Pasquet. J’avais pris la décision ferme de ne pas me laisser embarquer par mes sentiments, par mon désir. J’avais décidé de garder l’esprit clair. Mais je savais d’ores et déjà que je ne tiendrais pas mes engagements intimes. La chair est faible. En vrai, je m’apprêtais déjà à céder à mes pulsions. Au moins, me préparais-je à capituler devant le sourire de Suzy, à ne rien écouter de ce qu’elle me dirait, subjuguée par son regard noir.

Ma déception fut donc immense en découvrant qu’elle n’était pas seule. Quand je suis entrée dans le bureau, j’ai immédiatement reconnu son neveu, de dos, assis au bureau de l’avocate. Je n’avais pas du tout envie de le voir. 

Suzy, à mon regard surpris, a répondu immédiatement par un « Rassurez-vous, ce n’est pas une audience de réconciliation que je vous propose ! », qui se voulait enjoué.

J’étais sur la défensive.

« En effet, aucune raison de vouloir nous réconcilier, puisque Monsieur Rasier a retiré sa plainte. Mais je ne voudrais pas déranger une réunion de famille. »

Je fis mine de sortir. Suzy esquissa un sourire gêné et me pris le bras, pour m’inviter à m’asseoir. Evidemment, je me suis crispée à son contact et j’ai dû rougir comme une enfant. Est-ce qu’elle savait l’effet qu’elle me faisait ? J’étais désormais docile comme un agnelet.

Scène incroyable, digne d’une série politique à suspens : l’avocate était en fait la conseillère en communication de son neveu.

« - J’étais en train d’aider Sam pour son prochain communiqué de presse. Il veut intervenir à propos de la pollution de l’air, des particules fines, de la neige industrielle…
- Oui, c’est un sujet dont les politiques doivent s’emparer. C’est ce que dit Tante Suzy. Et puis c’est plus important que les polémiques sur les gens qu’on aime ou pas, ajouta-t-il d’un air satisfait, parfaitement insupportable.
- « Un sujet dont les politiques doivent s’emparer… » ! Ah ! On peut dire que tu maîtrises bien la langue de bois ! Mais tu as lu mon argumentaire, au moins, j’espère !

Elle se tourna vers moi et me débita avec beaucoup de conviction : « l’écologie, c’est pas seulement un concept abstrait. Il est temps qu’on tienne un discours beaucoup plus précis là-dessus, beaucoup plus agressif. Le retour en force des climato-sceptiques, ça m’inquiète réellement : les Etats-Unis sont sur le point de faire une vraie marche arrière en la matière. Mais il est temps de comprendre que ce n’est pas la planète qu’on doit protéger, mais nous. La planète, elle n’en a rien à faire de nos conneries : vous avez vu des photos récentes de Tchernobyl ? La nature reprend ses droits, elle s’adapte. C’est juste les hommes qui vivaient là qui font des cancers, des leucémies, qui mettent au monde des bébés à 5 bras…Il faut à tout prix comprendre ça : la planète a le temps, elle s’adaptera, nous, en quelques générations, on peut disparaître, comme les dinosaures… »

Je restais silencieuse, acquiesçant juste, poliment, mais sans conviction. J’étais de trop dans cette scène.

« - Bon, Sam, on ne va pas y passer trois heures. Je relis, tu me dis ce que tu en penses. J’ai peut-être deux ou trois choses à ajouter… »

 Samuel RASIER CONSEILLER RÉGIONAL 

 POLLUTION DE L’AIR : SITUATION INQUIÉTANTE DANS NOTRE RÉGION. 


Depuis le début du mois de décembre, l’anticyclone s’est installé sur notre région et nous connaissons des pics de pollution d’une ampleur sans précédent. Nous sommes en alerte rouge selon tous les organismes mesurant la qualité de l’air. 

 Cela n’est pas sans conséquence sur nos vies : nous pouvons tous ressentir des symptômes d’allergies ou de rhinites, une toux gênante, ou même des saignements de nez. Les personnes fragiles (enfants, personnes âgées, asthmatiques, cardiaques, personnes souffrant de problèmes pulmonaires…) sont les plus durement touchées, obligées de rester chez elles. Ce sont des conséquences à court terme. Nul ne peut savoir ce que cette pollution impliquera à plus long terme : cancers, maladies cardiovasculaires, mortalité infantile accrue ? 

Les mesures prises par les autorités, au niveau national ou au local répondent assez peu à ces méfaits. On conseille aux automobilistes de rouler un peu moins vite, mais les campagnes d’information sont insuffisantes : il y a même des usagers de la route qui ne sont pas au courant de ces restrictions. Les contrôles de police ne sont pas nombreux et les sanctions très rares pour les contrevenants. Cette seule mesure, mal appliquée, ne peut pas nous satisfaire. 

Dans l’aire urbaine, la circulation doit être réduite au moins de moitié. Des propositions comparables aux solutions trouvées dans les grandes métropoles (circulation alternée selon les plaques d’immatriculation, vignettes…) doivent être étudiées très rapidement. 

Nous savons que dans une région industrielle comme la nôtre, ce ne sont pas seulement les voitures qui sont en question : les usines qui les fabriquent sont aussi en cause. Nous demandons que la mise en chômage technique des complexes industriels soit imposée lors des pics de pollution. 

Ces mesures concernent la santé publique, la santé de nos enfants. Il est du devoir du pouvoir politique d’éviter un nouveau scandale sanitaire. 

C’est pourquoi nous demandons officiellement que l’urgence de la situation soit examinée conjointement par Madame la Ministre de l’écologie et Madame la Présidente de la Région et que des mesures drastiques soient mises en place. 

Le jeune homme se tortillait sur sa chaise en écoutant la lecture du communiqué. Il tentait de prendre une posture : il a mis sa jambe gauche sur la droite, pour se donner une contenance, pour avoir l’air à l’aise, mais il ne savait pas quoi faire de ses grands bras, puis il a reposé ses deux pieds par terre, l’air un peu gauche et il a affiché un sourire niais :

« - Ouah ! Franchement, tatan, c’est top ! Tu vois, moi, ce qui me manque, en politique, c’est de savoir écrire…
- Si ce n’était que ça, cher neveu…
- Oui, bon…Que voulais-tu rajouter ?
- J’aurais bien ajouté des choses sur le diesel.
- Ouh la ! On va avoir des réactions…déjà que les saignements du nez, le cancer, les maladies cardiovasculaires, ça va faire grincer des dents…Et je ne te parle pas des industries locales que tu veux mettre au chômage technique…
- Ce n’est pas ce que tu cherches, provoquer des réactions ? Un peu de courage, Sam !
- Je ne sais pas si j’assume tout ça…Bon, propose…
- Après le paragraphe sur les usines de la région, j’ajouterais « Nous devons mener une réflexion sur l’arrêt complet du diesel et cela dans un délai très court. »
- Je ne sais pas…tu crois ? Les usines du coin vivent là-dessus depuis des décennies…Et l’emploi…
- En même temps, tu crains quoi à ne pas l’écrire ? Ne plus être invité aux réceptions du groupe automobile ? Le champagne y est bon ?
 - Ce n’est pas ça : l’emploi…
- Tu es conseiller régional. Si tu veux viser plus haut, si tu veux être député un jour, il faut afficher des convictions fortes et lisibles pour les électeurs… »

J’étais éberluée par l’esprit clair de Suzy. Par contre, Samuel m’apparaissait soudain comme un âne ou comme une marionnette, à tout le moins.

La tante m’a regardée, moqueuse.

« - Je lui ai écrit tous ses discours : ça m’amuse. Je n’ai pas le temps de faire de la politique, alors j’en fais par procuration, en quelque sorte. Samuel a le temps, lui : comme il n’a jamais rien su faire de ses dix doigts, il a pu se lancer en politique ! »

A sa mine chafouine, elle ajouta dans un petit rire sardonique :

« - Je plaisante, parce qu’il a la chance de bien passer à l’écran : il est photogénique et ça aide drôlement pour les campagnes électorales !
- C’est déjà pas mal, en effet…Mais tout ça ne redonne pas foi en la politique, ai-je répondu, un peu amère.
- Bah ! Tous les politiciens ont des attachés parlementaires, des éminences grises qui rédigent, qui documentent, qui montent les dossiers de presse et qui remplissent les carnets d’adresses ! Je parie sur Sam comme on parie sur un canasson. C’est pour cela que j’étais ravie que vous veniez me voir moi, pour votre affaire : je ne voulais pas que cette histoire empoisonne les campagnes futures. Il ne fallait pas que vous fussiez la victime…Par contre, les dirigeants de cette presse locale minable, c’est autre chose et c’est là que vous pouvez nous aider… »

Je l’ai interrompue, j’ai demandé qu’elle se taise : « Attendez…attendez un instant, s’il vous plait… »
Elle s’est tue.

Perdue devant ces révélations, je ne savais plus s’il fallait rire ou pleurer. J’étais le dindon d’une farce qui me dépassait, manipulée par celle qui m’avait plu. J’ai tenté de comprendre dans quel piège j’étais tombée. Je crois bien que c’était le piège de la destinée. J’étais l’Œdipe manipulé par les dieux dans cette histoire. J’avais recueilli les propos de Rasier au hasard, j’avais démissionné pour fuir une situation pourrie au hasard, j’avais choisi l’avocate au hasard…Je n’avais pas le sentiment d’avoir choisi quoi que ce soit.

Le meilleur à faire était peut-être bien de m’en remettre à mes instincts, de ne rien choisir, — d’ailleurs, je ne sais pas choisir —, et de faire n’importe quoi.

Ce qui l’emportait toujours, c’était l’envie de mettre Suzy dans mon lit. J’ai donc relevé la tête et mes yeux plantés dans les siens, je lui ai demandé de continuer.

Mais avant cela, je voulais en avoir le cœur net, je lui ai demandé si j’avais été manipulée dès le début : est-ce que Rasier avait fait exprès de balancer ces horreurs ? En chœur, ils m’ont assuré que non. J’étais toujours méfiante, mais j’ai trouvé qu’ils avaient l’air sincère…

Qu’avait-elle à me proposer ?

mercredi 1 novembre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 9

IX 

C’était un mail de Gontrand dont le titre m’a heurté : « Tu l’as fait exprès ??? »

Un peu agressif, tous ces points d’interrogation. Je ne comprenais pas. J’ai lu, ébaubie.

« Sandrine, 
Je viens de tout comprendre. La police m’a convoqué, en tant que responsable de la rédaction. Je sors de 3 heures d’interrogatoire horrible. Ils m’ont questionné, encore et encore, des questions absurdes, répétitives, pour me faire craquer. Je ne savais même pas ce qu’ils voulaient me faire dire. 
J’ai compris quand ils m’ont dit que ton avocate était Suzy Pasquet. C’est la tante de Rasier. Comment tu as pu faire ça ? Tu avais tout prévu, tout manigancé ? Tu voulais faire tomber la rédaction. Je comprends mieux : avec des relations comme ça ! Vive la neutralité, vive le professionnalisme ! Tu as mieux fait de démissionner, je comprends mieux ! 
C’est dégueulasse ! »

Et voilà comment j’en ai appris plus sur Suzy. C’était gênant. Je comprenais mieux l’appel par erreur, la discussion saisie à son insu, le pourquoi de la présence de Samuel Rasier.

Un si petit monde.

C’est tout l’intérêt de vivre dans une toute petite ville ! On se marche sur les pieds, on se retrouve mêlé aux histoires de famille, on éprouve quotidiennement la consanguinité, le conflit d’intérêt et le népotisme !

J’étais furieuse et inquiète. Elle m’avait dit « Je connais Rasier, mais cela ne changera rien », j’aurais dû me méfier. Et d’ailleurs, j’aurais dû me renseigner mieux sur cette avocate, choisie au hasard. Et dire que j’étais sur le point de tomber amoureuse. Non, j’étais déjà complétement amoureuse d’elle et ce n’était pas quelque chose qui allait s’arrêter d’un coup. Je crois même que ma flamme était attisée : pourquoi m’avait-elle quand même conseillée ? Pourquoi ne m’avait-elle pas plutôt dirigée vers un collègue, sachant que le conflit d’intérêt pouvait apparaître ? Peut-être juste parce qu’elle pensait que mon dossier serait vite écarté de l’affaire. Peut-être parce que je lui plaisais.

C’est ça. C’est parce que je lui plaisais. Laisse-toi aller, mon cerveau, laisse-toi aller, mon cœur, fais-toi des films, c’est tellement bon, c’est si doux. Je veux que ce soit ça parce que ça met du sucre dans ma tête, parce que ça me chauffe le creux de l’estomac. Ce qu’il fallait que je fasse, là, à ce moment précis, c’était fuir la réalité. Me réfugier dans ce trouble, dans ce délicieux trouble de l’amour. Mon esprit trouvait un dérivatif pour échapper au crash. Comme quand un ordinateur submergé par les requêtes se met en rideau. Ecran noir. Pensées roses !

C’est souvent dans des moments pareils que je me mets à faire des choses stupides sans réfléchir. J’ai attrapé mon téléphone pour appeler Suzy.

Je suis tombée sur son répondeur et j’ai raccroché aussitôt. Et puis j’ai réalisé ce que je venais de faire et surtout, ce à quoi je venais d’échapper : si elle avait décroché, que lui aurais-je dit ? Dans mon délire, j’aurais pu lui demander si elle m’aimait.

Je suis revenue sur terre. Je me suis demandé si ce moment d’envol passager n’était pas encore un effet indésirable de la drogue que j’avais ingérée la veille.

Il fallait que je réponde à Gontrand. Après tout, j’avais été de bonne foi, je ne savais rien des liens familiaux qui unissaient Samuel et Suzy. J’avais juste été manipulée par le destin ! Le rédacteur en chef croirait ce qu’il voudrait, cela ne me concernait plus. Et le journal s’en tirerait toujours. J’ai fait un mail lapidaire.

J’avais été dérangée sept fois depuis la veille au soir. Il était temps que je dorme.

Je m’étais déjà brossé les dents et j’avais déjà enfilé mon pyjama quand mon téléphone vibra encore. C’était Suzy. Le cœur battant, prise d’une panique bien légitime, j’ai hésité quelques secondes avant de décrocher, espérant encore une erreur. J’ai eu la pensée fulgurante de son téléphone sans écran bloqué, dans le fond de son sac à main.

Mais elle était bien au bout du fil, cette fois.

« - Bonsoir Sandrine.
 - Bonsoir Suzy ! Ravie de…
Elle m’a coupée :
- Ecoutez, je ne comprends pas : je viens de jeter un œil au journal de mes appels et je me rends compte que je vous ai téléphoné hier soir tard dans la nuit. Et puis je vois que vous avez essayé de me rappeler ce soir. Je n’ai aucun souvenir de vous avoir contactée ! C’est sans doute mon portable qui me joue des tours – à moins que ce soit un réveillon trop arrosé ! – mais notre appel a bien duré 30 minutes ! Et puis ce soir…
- Oui, c’est votre téléphone qui m’a appelée tout seul. Je…j’ai…enfin…Je…et ce soir, ben…
- Vous êtes aussi perplexe que moi ! Ah ! Ces nouvelles technologies !
- Non, oui, ça arrive ! Ce n’est pas grave. Mais ce soir, j’ai vraiment essayé de vous appeler, mais je me suis ravisée.
- Ah oui ? Et pourquoi donc ?
 - Parce que…voilà…C’était suite à un appel…non, un mail de Gontrand…
- Qui est-ce ?
- Le rédacteur en chef du journal.
 - Ah ! Oui…
- Oui, il m’a écrit suite à sa garde à vue : il a découvert quelque chose de troublant. Vous êtes la tante de Rasier ?
- Ah…Mince, oui, c’était un risque. Je n’aurais pas dû…j’aurais dû vous en parler…
- Bon. Je…vous m’aviez dit que vous le connaissiez ! Mais je n’avais pas compris que…
- Oui, c’est embarrassant. Désolée que vous l’appreniez comme ça… Qu’est-ce que ce Gontrand en dit ? - Il est furieux ! Il pense que j’ai tout manigancé. Il fait un peu de parano : il croit que je veux faire couler le journal avec cette histoire.
- Ouh ! La ! Il pense vite, mais mal, vous n’y êtes pour rien ! Ce n’est pas très judicieux, j’avoue, j’aurais dû vous prévenir, mais il extrapole : la juge n’ira pas sur cette piste ! 
- C’est votre mère ?
- Quoi ?
- La juge, c’est votre mère ? Non, je fais de l’humour, mais prévenez-moi, au cas où…
- Ah ! Ah ! J’aime beaucoup votre esprit. Non, ce n’est pas ma mère. Mais vous savez, nous sommes dans une petite ville de province : on se connaît, on fréquente les mêmes personnes, les mêmes lieux. Le même golf, les mêmes soirées…Vous n’êtes pas naïve, vous êtes journaliste.
- Non, je ne suis pas naïve, mais j’ai toujours essayé de faire mon métier avec rigueur et honnêteté. Alors voilà…
- Mais il y a des chances pour que cette histoire ne passe pas la nouvelle année, vous savez. La justice est encombrée par d’autres affaires autrement plus importantes. J’en parlais encore avec mon neveu, hier soir…Tout passe !
- Je suis la seule idiote, dans cette histoire…Celle qui a perdu son boulot… »

J’ai eu en réponse un long silence. Quand elle a enfin repris la parole, elle a ajouté :

« - Venez me voir demain. Nous parlerons de tout cela. Je suis vraiment désolée de ce qui vous arrive. Nous trouverons des solutions… »

Elle a raccroché. Me laissant euphorique et dépitée. Tout à la fois. Troublée comme jamais. Sûre qu’elle me proposerait des choses indécentes…et plus si affinités ! Persuadée qu’elle avait pitié de moi et qu’elle s’en fichait un peu. Tout en même temps !

Je me suis couchée avec le cœur qui battait si fort, comme quand je revenais d’une soirée, adolescente, comme quand j’avais passé un beau moment, comme quand je me remémore tous les instants, toutes les paroles dites, toutes celles que j’aurais dû dire, quand je refais le film, encore et encore, quand je ressasse, quand j’ai la même phrase musicale dans la tête qui m’obsède, qui me prend la tête encore et encore. Je n’allais pas passer une bonne nuit. J’allais dormir d’un sommeil léger et tendu, plein de cauchemars. Cet état, je pensais qu’avec le temps, je ne le subirais plus. Je pensais que je saurais de mieux en mieux relativiser et prendre du recul. Il y a des moments, dans la vie, où l’on pense que son cœur devient un meuble froid et inutile. Qu’il ne bat plus et qu’on a trouvé le moyen de le régler comme une horloge. On croit atteindre cet équilibre, cette sagesse, cet état de méditation. Et puis tout se dérègle et l’on se retrouve pire qu’une jeune fille en fleur à la veille d’un rendez-vous galant. On se retrouve pris à la gorge par ses émotions, on ne contrôle plus rien. Et l’on a beau se dire que ce n’est rien, que c’est ridicule et que cela passera, on ne peut pas contrôler l’influx nerveux qui nous dirige. Ou les hormones.

J’ai ruminé toute la nuit. J’ai tenté les pensées positives, j’ai tenté de m’imaginer avec Suzy et puis le rêve virait toujours au sombre. La nuit gagnait toujours. J’ai tenté de me réciter des poèmes, de me chanter des chansons, de revoir mentalement mes films préférés. Avez-vous déjà fait cela ? Prenez un film que vous connaissez par cœur et récitez-le-vous. Avec les plans, les séquences, la musique et les répliques : cela vous occupe une nuit longue comme une nuit polaire. Mais cela ne fait pas passer le temps plus vite.

Il est quand même arrivé, le petit matin grège et pâteux. J’ai pris un café, puis un deuxième café. Et j’ai pris une douche. Mais rien n’aurait pu m’ôter l’impression de brouillard qui émanait de mon cerveau pour se répandre autour de moi.

mardi 31 octobre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 8

VIII 

C’était ma voisine. Je n’avais plus pensé à elle depuis son appel inquiétant de la veille. Mon égoïsme, sans doute.

Jennifer était revenue en catastrophe, avec ses valises, avec ses plaintes, ses lamentations et ses yeux rougis par les pleurs. Elle m’annonça – j’aurais pu le deviner – qu’elle avait rompu avec son fiancé. Confuse, elle m’a expliqué qu’il n’était plus le même que dans ses souvenirs. Elle s’était créé une mémoire parallèle, en vérité : elle l’imaginait intelligent, prévenant, plein d’humour. Il était froid, prosaïque, brutal. Elle s’en était rendue compte autour de la table familiale, sous le sapin, et dans son lit. Pas un brin de conversation, à propos de l’actualité ou sur la vie. Il lui avait offert des places pour un spectacle de Laurent Gerra, comble du mauvais goût. Et il lui avait fait l’amour sans un mot, rapidement, sans tendresse et sans passion, avant de se tourner vers le mur pour s’endormir. Elle avait eu le sentiment d’être prise au piège : ses parents appréciaient son petit ami, c’était Noël…Elle pensait qu’on ne pouvait pas rompre dans une situation pareille. Et puis, lors du repas de midi, il avait suggéré qu’il voterait pour l’extrême droite aux prochaines élections. La goutte d’eau dans la coupe – de champagne – trop pleine. Elle s’était levée sans un mot, elle avait filé dans sa chambre pour faire sa valise. Quatre heures grises et gelées plus tard, avec quelques pauses dans des stations d’autoroute désertes, pour pleurer dans des toilettes à l’hygiène douteuse, elle débarquait dans mon salon.

Je lui ai fait un thé, je l’ai écoutée. Quoi faire de plus ? Je n’ai pas trouvé les mots. Je lui ai rappelé notre conversation de la veille : « Tu vois, j’ai l’air beaucoup moins sympathique en vrai… »

Elle a souri. Elle m’a dit que j’avais au moins de l’humour et que ce n’était déjà pas mal. Elle m’a dit que conduire seule lui avait permis de faire le point : elle avait réfléchi aux moyens de refaire sa vie, de repartir à zéro. Et puis l’argent laissé par Monsieur Ninne avait été décisif, aussi. Elle se disait qu’elle avait la chance d’avoir un travail, certes exigeant, mais lui laissant du temps, et pas si mal payé : elle pouvait subvenir à ses besoins, à son loyer, qu’elle pouvait même mettre un peu de côté pour voir venir, qu’elle aimait bien son petit appartement. Être loin de sa famille était une chance. Elle hésitait à s’inscrire sur un site de rencontres. Elle pouvait aussi laisser faire le hasard, rencontrer quelqu’un…à l’ancienne. Et est-ce qu’elle avait besoin à tout prix d’être avec quelqu’un ? Est-ce qu’on n’était pas mieux toute seule ? Elle semblait réfléchir à haute voix, mais ces questions m’interpelaient aussi.

Être seule…Je n’ai jamais vécu en couple. J’ai toujours eu peur de me perdre. Je lui ai dit cela. Elle m’a regardée, sceptique. Je me suis posée soudain la question : est-ce que je m’étais trouvée pour autant ? Rien de moins sûr ! Je me suis alors embourbée dans des justifications coupables : « J’ai eu des occasions, j’ai même failli franchir le pas, avec un gars, juste après la fac. Il était sympa, mais ce n’était pas le grand amour. J’avais le temps…Je croyais que j’avais le temps. Je ne savais pas que ça passerait si vite. J’ai laissé la relation mourir. J’ai fait ma vie. Mon indépendance, voilà tout ce qui m’importait. Je ne dis pas qu’un peu de tendresse ou…de sexe ne me manquait pas. Mais…ma réplique préférée quand on m’invitait au resto, c’était « Je suis solvable » au moment de l’addition. Et je sortais ma carte bleue. Je crois que ça faisait fuir les prétendants… »

Jennifer m’a jeté un regard plein de pitié.

« Mais c’était l’époque aussi. Et ma mère…Elle était une femme libre. A son époque, on se mariait, c’était comme ça, mais elle a vécu une vie épanouie. Je t’ai déjà dit qu’elle avait eu des tas d’amants ? C’était une féministe. Elle m’a toujours poussée à être indépendante. Mais en même temps…elle me reprochait d’être seule et de ne pas lui avoir offert des petits enfants…Et puis elle était libre, mais elle semblait si malheureuse, il me semble que je ne l’ai jamais vue vraiment heureuse, surtout depuis la mort de sa mère, quand j’avais 12 ou 13 ans. Quand j’y pense…Elle me voulait libre mais elle voulait que je me case et que je fasse des gamins… »

« Injonction contradictoire », a soufflé ma voisine. Oui. Un sacré paradoxe. D’ailleurs, je ne lui parlais jamais de ma vie sentimentale. Comme si j’avais eu honte de mes quelques aventures sans lendemain...Ma mère tenait trop de place dans ma vie. Et puis il y avait aussi mon incertitude quant à mes préférences sexuelles.

« Mais je ne suis pas le sujet principal, ce soir ! C’est toi qui doit parler : vide ton sac, pleure, si ça te fait du bien. Tu viens de vivre un Noël épouvantable… »

Nous avions besoin d’autre chose que du thé. J’ai cherché dans mes réserves et c’est une bouteille de Chablis qui m’est tombée sous la main. Et nous avons passé du temps à parler de mon passé et de son avenir.

Mes souvenirs déconfits la faisaient rire. J’avais eu si peu d’aventures, finalement. J’ai raconté cette histoire avec ce type, à la fac qui pensait que le clitoris était un mythe inventé par les féministes. Et cet autre qui était persuadé que les femmes ressentaient un orgasme plus puissant que les hommes et qui me questionnait pendant des heures après nos ébats pour mieux comprendre le plaisir féminin. Touchant, mais épuisant.

Et aussi, et surtout…cet interlude heureux quand j’avais trente ans, avec une femme belle et fougueuse, mais tellement mariée, tellement coincée dans les tabous de la société. Elle n’avait pas voulu abandonner son confort bourgeois et je lui en avais voulu longtemps.

Elle m’a raconté ses premières expériences, au lycée, avec un garçon timide et maladroit, sentimental, débordé par ses émotions, qu’elle n’avait pas pu dompter, selon ses mots, parce qu’il vivait tout trop intensément et que ça la fatiguait…Et la rencontre avec son tout nouveau ex-fiancé. Elle l’avait connu quand elle passait le CAPES. Il était surveillant dans un des lycées dans lequel elle avait fait un stage. Il était beau, il avait cette allure un peu bohème d’étudiant éternel, dégingandé, mal fagoté, mais avec beaucoup de style. Il disait qu’il était en socio. Elle a découvert depuis qu’il était à Pôle Emploi et qu’il avait arrêté ses études en deuxième année de licence. Il l’emmenait faire la fête aux soirées du jeudi, dans des grands hangars à la périphérie de la ville, l’alcool coulait à flot et il lui semblait qu’elle vivait enfin une jeunesse qui lui avait échappé jusque là. Ils avaient tenté de cohabiter un peu, avant qu’elle ait sa mutation à 400 kilomètres de lui. Alors les liens s’étaient inévitablement distendus, même si elle avait continué de vouloir y croire. C’était voué à l’échec, bien évidemment. Elle s’en rendait compte avec beaucoup de clarté, maintenant. Mais ses parents y avaient cru. Ils avaient beaucoup investi là-dessus : ils invitaient souvent leur futur gendre, ils proposaient même de l’héberger de temps en temps. Et Jennifer avait compris petit à petit qu’elle était piégée.

Je l’ai félicitée pour le courage dont elle faisait preuve. Une rupture comme celle-ci était la preuve d’une grande maturité, d’une liberté que j’admirais. Personnellement, je n’avais jamais su rompre les liens tellement aliénants que nos parents tissent avec nous. Ma mère m’empoissonnait toujours la vie, même sur son lit de mort.

Je lui ai expliqué que j’avais passé ma matinée à son chevet, la croyant mourante. Elle a été désolée pour moi, mais elle n’était pas tellement à mon deuil.

Elle a tout de même conclu en disant que je venais d’abandonner mon travail, sur un coup de tête, à 45 ans, sans être sûre de ce qui m’attendait…Que moi aussi, j’avais un sacré courage. Tiens ? Comme me l’avait déjà dit Rasier quelques heures plus tôt. Cette répétition m’a minée, comme si on m’avait porté un coup. Qu’allais-je devenir ? Pourquoi avais-je fait cette connerie ?

Mais elle ne voulait penser qu’à elle, être totalement à son chagrin, ce soir-là. C’était bien compréhensible. Alors je l’ai laissée rejoindre son appartement.

J’ai connu à nouveau un grand abattement. Il était dix-neuf heures et j’avais ce désespoir qui nous prend parfois le dimanche soir. Cette sensation de vide et cette inquiétude vertigineuse face à l’immensité des tâches à accomplir pendant la semaine qui vient. J’avais devant moi le reste de ma vie. Je n’avais pas pleinement conscience de ce qu’il me restait à accomplir, mais je me demandais si j’aurais la force d’y parvenir. Tout se bousculait. Je ne savais pas quelles étaient mes priorités. J’avais entendu souvent que c’était lorsqu’on se laissait déborder et qu’on ne savait plus par où commencer qu’on tombait en dépression. J’étais toujours au bord du gouffre et il fallait que je réagisse.

J’ai allumé la télé pour faire du bruit. J’ai pris mon ordinateur sur mes genoux. J’ai commencé à jouer à Candy Crush, par réflexe, et j’ai consulté mes mails, machinalement. On m’avait écrit.

lundi 30 octobre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 7

VII 

C’était la maison de retraite. J’ai tout de suite pensé que quelque chose de grave se passait. Le ton de l’infirmière de garde, au bout du fil, était grave.

« Madame, nous avons la peine de vous annoncer que votre mère est au plus mal. Il faut que vous veniez rapidement. Nous sommes vraiment désolés de vous appeler si tôt, un jour de Noël, en plus, mais son état a empiré rapidement. Elle refuse de s’alimenter depuis deux jours déjà et elle arrache la perfusion et elle rejette tout ce qu’on peut lui donner…C’est son corps qui ne veut plus… »

J’étais encore un peu comateuse, j’étais surtout abasourdie. Mais surprise, pas tellement. Nous l’avions vue, avec Jennifer quelques jours auparavant : elle était déjà inconsciente, semblant dormir, assommée de médicaments. J’avais eu le sentiment qu’elle partait déjà.

Je me suis précipitée à la maison de retraite. En ce jour férié, c’était service minimum. Une infirmière de garde pour toute la maison et une aide soignante. La directrice préparait sa dinde à la maison. Elle serait revenue en cas d’urgence, mais en fait, il n’y avait rien d’extraordinaire dans l’agonie d’une vieille dame souffrant de la maladie d’Alzheimer.

L’infirmière était un peu amère : elle pensait sans doute passer une garde de Noël un peu tranquille. Mais c’était aussi pour cela qu’elle m’avait appelée : j’allais veiller ma mère pendant qu’elle administrerait cachets et soins aux autres patients.

Alors je suis restée près de cette femme que je ne reconnaissais plus, cette femme à la bouche entre-ouverte, au visage émacié, aux yeux clos. Elle respirait difficilement et avait de temps à autre des moments d’agitation qui semblaient douloureux. Elle remuait soudain, tirait sur les fils qui la reliait à la perfusion et aux appareils qui bipaient autour d’elle. Les bips s’accéléraient alors et les chiffres qui s’affichaient sur les cadrans passaient du vert au rouge. Je m’affolais à chaque fois, ne sachant quoi faire, sortant un instant dans le couloir désert, appelant dans le vide, revenant dans la chambre pour constater que tout était à nouveau calme. Personne n’était là pour me rassurer. Je suis restée ainsi deux heures, seule, puis l’infirmière est revenue. Elle a vérifié les données sur les cadrans des machines, elle a pris la température de la souffrante, elle a pris sa tension. Elle m’a expliqué qu’en ce jour de Noël, le docteur ne faisait pas de passage à la maison de retraite. Qu’elle devait courir partout, qu’elle n’avait pas fait pipi depuis 4h30. Il était 9h et elle était exténuée. Elle m’a soufflé qu’elle avait été un peu pessimiste à propos de ma mère. Qu’elle survivrait sans doute encore quelques jours. Mais que l’issue était proche, de toute façon.

Elle m’a encouragée à rentrer chez moi, elle m’a serré la main avant de retourner dans son bureau pour préparer les piluliers pour la suite de la journée et pour transmettre les informations à sa collègue.

J’ai d’abord traîné un peu dans l’hospice, au hasard des couloirs. Tout semblait mort. J’ai pensé à moi, à plus tard, à ce que serait ma fin de vie. A la façon dont il faudrait l’anticiper, la préparer, faire en sorte que personne n’ait à prendre des mesures d’urgence pour m’incarcérer dans ce genre d’endroit. J’ai même été effleurée par l’idée du suicide. Je me suis dit : si je dois commencer à perdre la tête, alors autant mourir. J’ai pensé à ces premiers moments durant lesquels la mémoire de maman avait fait défaut. Aux moments de lucidité, par rapport à ces manquements. J’ai songé au vide qui devait s’ouvrir sous ses pieds quand elle devait se rendre compte qu’elle ne se souvenait plus des noms, des lieux, des visages. Si cela devait m’arriver, je profiterais d’un instant de discernement pour mettre fin à mes jours. Je pensais cela, mais je n’avais pas vraiment l’impression que je pourrais le faire, le moment venu. Ce serait sans doute l’espoir, l’indestructible espoir, le stupide espoir qui me ferait faillir.

En sortant, en ce petit matin grisâtre de Noël, j’ai traîné les pieds dans les rues vides. De quelques fenêtres, s’échappaient des fumets délicieux : dans les cuisines, on désossait, on découpait, on faisait blanchir, puis blondir et dorer, on rissolait, et on faisait rôtir, on assaisonnait, on surveillait la cuisson, on dressait de belles tables, on mettait une dernière touche au sapin, à la hâte, et on emballait les derniers cadeaux…C’était une sorte de frénésie dont ne s’échappaient que quelques bribes au dehors. Noël participe à ce grand mouvement de repli sur soi, sur l’intérieur. Le fameux cocooning des émissions de déco et des réseaux sociaux. On va se bâfrer et s’offrir des cadeaux hors de prix, qu’on revendra dès le lendemain sur internet, on va gaspiller autant qu’il est possible, à s’en faire exploser l’estomac et on va faire comme si l’on aimait ça.

Et je resterais encore seule à la maison. J’essayerais de lire un peu, je ne ferais pas de festin, je sortirais peut-être des albums photos pour revoir les Noëls de mon enfance…

C’est avec ces pensées que mes pas m’ont conduite, contre ma volonté jusqu’à l’appartement de ma mère. J’avais les clés dans le fond de mon sac, alors je suis entrée.

Dans cet appartement un peu vieillot qui sentait le renfermé – j’en ai profité pour aérer un peu –, j’ai retrouvé maman.

J’ai retrouvé son odeur et ses habitudes, l’émotion m’a saisie dans la cuisine, devant ces meubles en formica. Noël avec ma mère, avec celle qui n’était plus, celle du passé, pas celle que j’avais quittée quelques instants plus tôt dans cette maison de mort.

Tout était encore comme si quelqu’un vivait dans ces lieux. C’était à peine si un peu de poussière venait recouvrir d’un voile pudique les meubles et les bibelots. Je me suis effondrée dans le fauteuil hors de prix que j’avais acheté peu de temps avant qu’elle parte en maison de retraite. Un fauteuil électrique qui permettait de se relever facilement. Elle l’avait utilisé trois ou quatre fois, tout au plus, à chaque fois en ma présence, parce que je l’obligeais à s’installer là : elle avait le réflexe de toujours s’affaler sur le divan en velours à fleurs que j’avais l’impression d’avoir toujours vu. Mais j’insistais, parce qu’il me semblait qu’elle serait mieux et surtout parce que je ne voulais pas que ce soit dit que j’avais dépensé cet argent pour rien.

J’ai attrapé le livre qui traînait sur la table basse : il devait être là depuis des années, cet exemplaire Des Grives aux loups de Michelet, acheté à France Loisirs. Ma mère a toujours adoré les sagas familiales qui savent raconter notre pays à travers l’histoire de simples gens…Moi aussi, dans le fond. Il y a quelques temps, avant qu’elle quitte son appartement, je lui avais offert Le Crépuscule d’un monde d’Yves Turbergue. Elle avait beaucoup aimé. Elle avait revécu un morceau de ses années de femme et de mère, je crois. Elle avait comme rajeuni. Déjà, elle ne savait plus tellement où elle était, à quelle époque, dans quel monde. Un crépuscule, pour elle aussi.

Recroquevillée, pelotonnée, caparaçonnée dans le confortable fauteuil pour vieux, j’ai feuilleté l’ouvrage des années 80 à la couverture cartonnée et je suis retombée dedans, comme la première fois que je l’avais lu. Je me suis absorbée dans la lecture. Je m’y suis noyée délicieusement et je n’ai pas vu le temps passer. J’ai seulement vu la lumière du jour baisser doucement et c’est à regret que je suis sortie du cocon de l’appartement maternel, sur la pointe des pieds.

J’ai regagné mon morne intérieur. Il a fallu que je trouve à manger, je n’avais rien avalé de la journée : je somatisais, peut-être, je faisais comme ma mère… Non, en fait, je mourais de faim. J’ai fait un bouillon à l’oignon avec des vermicelles. C’est le plat réconfortant et régressif par excellence. J’avais tellement besoin de réconfort. Ma mère était mal en point, la maison de retraite était en flux tendu, bien capable de ne pas se rendre compte de sa mort si elle y passait…J’avais l’impression d’être inutile, chez moi…J’ai tenté d’appeler. L’infirmière devait courir partout sans prendre le temps de répondre au téléphone. Alors j’ai abandonné, en ne gardant qu’un méchant sentiment de culpabilité.

Et voilà qu’on tambourinait à ma porte, qu’on me dérangeait encore, pour la sixième fois depuis la veille.

dimanche 29 octobre 2017

Carte Mère - Troisième partie - Chapitre 6

VI 

Je me suis assoupie, mais mon sommeil était troublé, émaillé de cauchemars dans lesquels j’avais du mal à faire la part entre le vrai et le faux : effet secondaire notoire de cette poudre que j’avais sniffée. J’ai eu l’impression d’être à la fois très jeune et très âgée, de revivre des pans entiers de ma vie. La fac précédait mon entrée en maternelle, tout se mélangeait. Cette drogue expérimentale n’était pas au point : il faudrait que j’en parle aux deux gamins. Si jamais j’avais l’occasion de les revoir. J’avais un peu l’impression de ne les avoir jamais rencontrés. Ou alors dans un rêve.

J’ai ouvert plusieurs fois les yeux et le cadran de mon radio réveil semblait égrainer très lentement les minutes. Le temps présent était d’une langueur infinie, en comparaison avec les voyages temporels qui s’accéléraient. Cette nuit de Noël était incroyable. J’ai eu l’impression d’y revivre ma vie entière, plusieurs fois.

Je me suis revue dans des situations tout à fait banales et sans intérêt : dans le petit supermarché en bas de mon studio d’étudiante, quand je comptais l’argent avant d’acheter des plats préparés, quand je faisais mes devoirs avec ma mère, et que j’avais tellement de mal à retenir mes tables de multiplications. J’ai revécu le début de mon eczéma chronique à 12 ou 13 ans, les séances chez le dermato et les crèmes inefficaces. J’ai revu aussi des moments plus importants – mais l’importance en est discutable – des moments qu’il ne me semblait pas avoir oubliés. Mais ils me semblaient toujours vus sous un angle que je n’avais pas envisagé : la mort de ma grand-mère, par exemple, qui fut un événement considérable dans ma vie. J’avais 12 ans et cette femme était pour moi une seconde mère. Elle était un modèle en vérité. C’était une femme forte, dans tous les sens du terme : elle était bâtie comme un homme, elle faisait les travaux de la ferme aussi bien que son mari. Mais c’était aussi un caractère : elle avait une voix de stentor, elle dirigeait son foyer. C’était elle qui tenait la maison. J’ai revécu sa mort : elle était hospitalisée depuis quelques semaines déjà. Une pneumonie, puis une pleurésie et une faiblesse cardiaque générale qui aurait raison d’elle. Elle était très affaiblie et je demandais à mes parents de m’emmener auprès d’elle aussi souvent que possible. Je ne voulais pas la perdre. Dans ma vision, par contre, je n’étais pas du tout sensible à ma propre peine. Je ne voyais que ma mère. Les yeux de ma mère. Il m’est apparu que depuis cette mort, ma mère n’a plus jamais eu les mêmes yeux. Comme s’ils avaient pâli. Comme s’ils s’étaient effacés. Ma mère avait commencé à disparaître à la mort de sa propre mère. Comme si elle avait perdu une énergie vitale. Ses cheveux avaient blanchi aussi. Cela avait commencé à cette époque et cela m’apparaissait clairement maintenant : l’infinie tristesse de mère m’a sautée au visage. Comme si elle était devenue beaucoup plus fragile à ce moment et qu’il avait fallu que je l’épargne, que je la protège, au prix du sacrifice de ma propre vie.

Ma mère était très présente dans mes retours vers le passé. Je l’ai revue dans des situations que j’avais oubliées. Notamment les moments de ma toute prime jeunesse : il est étrange de se voir sur une table à langer ou de refaire ses premiers pas, de se sentir pour la première fois tenir sur un vélo, nager avec des brassards, ou sur un manège. J’ai eu parfois le sentiment d’avoir eu une enfance heureuse. Mais ma mère, toujours, me semblait lointaine, perdue, ailleurs. Comme si elle faisait les gestes qu’on attendait d’une bonne mère, comme si elle avait lu un manuel pour être une maman parfaite, mais sans en avoir la conviction, sans s’impliquer vraiment.

J’ai eu quelques visions dans lesquelles elle semblait plus épanouie : c’était toujours dans des moments où des hommes qui m’étaient inconnus la rencontraient. Un après-midi au parc, alors que je semblais savoir courir depuis peu, elle avait passé son temps à discuter avec un jeune homme souriant, en me surveillant vaguement du coin de l’œil. Une autre fois, dans un grand magasin, sans lâcher ma main, elle avait fait du shopping avec un autre gars qui semblait adorable. Elle avait les yeux pétillants de bonheur. Rien à voir avec le quotidien.

Vers quatre heures du matin, j’ai eu l’impression d’avoir à nouveau les idées claires. Peut-être que l’effet du produit se dissipait enfin. Mais les traces laissées par ces voyages spatio-temporels seraient durables. Il me semblait avoir vraiment revécu – comme quand on est sur le point de mourir ? – toute mon existence, mais avec un point de vue différent. Comme si j’avais réussi à sortir de moi-même, à prendre conscience de ce que je fus et de ce que je suis.

C’est le lien avec ma mère qui semblait être au cœur de toutes mes visions. Le gamin avait eu raison : ce médicament pourrait éviter aux patients de longues séances de psychothérapie.

Les yeux grands ouverts, fixant le plafond, j’ai attendu que le temps passe, comme quand j’étais malade, enfant, et que j’imaginais des animaux, des nuages et des cartes au trésor dessinés sur les lattes de bois. Mais lorsque j’étais enfant, je ne passais pas mon temps à rêvasser le matin de Noël ! J’étais une boule d’impatience et je me jetais sous le sapin dès que j’ouvrais les yeux.

C’est vers 6 heures que mon téléphone a encore vibré sur la table de nuit.